• Un champ des martyrs à Chauché ?

     

     

    Un champ des martyrs à Chauché ?

     

     

    J’avais publié une première mouture de cet article en 2014 et il était bien temps d’y revenir avec de nouveaux éléments. Comme il arrive de plus en plus souvent, un lecteur de Chemins secrets m’avait donné, il y a déjà plusieurs mois, des éléments nouveaux que nous allons exploiter ce soir.

    Reprenons un texte paru en 1897 dans un ouvrage de l’abbé Ferdinand Charpentier, « Cent après, souvenirs et épisodes de la Vendée Militaire » :  

    « A peu de distance du logis de la Giroulière habité par la famille de Tinguy, au village de la Girardière - paroisse de Chauché -, un prêtre se tenait caché dans la maison de Rose Loiseau, fille de François Cougnon (...) et soit dans la maison même, soit dans une grange voisine, soit dans un petit bois, appelé « bois de l'Anguiller », séparé du village par un simple buisson, le prêtre célébrait le Saint-Sacrifice. Une simple table couverte d’une nappe, un crucifix entre deux chandeliers en bois comme on en trouve dans les fermes, faisaient toute l'ornementation de ces pauvres sanctuaires. Quand on croyait les bleus bien loin et qu'on s'imaginait avoir le temps de mieux faire, des branches repliées au-dessus de l'autel improvisé, des draps bien blancs et semés de fleurs, des bouquets odorants formaient le « Paradis » où se disait la messe. C’était bien, en effet, un vrai paradis pour ces fidèles qui venaient puiser là, dans la prière, la force de lutter et de souffrir. Que ces « paradis » ont vu couler de larmes et entendu de gémissements ! Larmes des épouses et des mères dont les maris et les enfants étaient à la bataille, tandis qu'elles pressaient dans leurs bras les plus petits ! Gémissements des jeunes filles épouvantées des terribles histoires racontées sur la férocité des bleus ! Pendant les offices, les vieillards disséminés dans les « quéreux » (carrefours) ou sur les « trétas » (petit amas de terre), montaient la garde. A la moindre alerte, le prêtre rentrait dans sa cachette ou reprenait son déguisement ; le « paradis » disparaissait et le troupeau des fidèles s'enfuyait de tous côtés.

    Que de fois, le village de la Girardière et le bois de l'Anguiller furent témoins de ces spectacles et de ces alertes !

    Pour préparer ces cérémonies religieuses dont les âmes étaient si avides et avaient tant besoin, tout le monde s'empressait ; mais dans le village, une jeune fille d'environ vingt ans, nommée Rose Herbreteau en était surtout chargée. « Elle avait la réputation d'être une belle fille ; mais si elle avait une grande beauté, elle avait une âme plus grande encore. » Dans les bonnes circonstances, elle aimait à demander aux femmes leurs « mouchoirs blancs » de mariage pour orner son « paradis » et sa parure de première communion soigneusement conservée garnissait l'humble table de l'autel.

    Or, un matin, de grand matin, dans le bois de l'Anguiller, le « paradis » de Rose est dressé : elle lui a donné tout ce qu'elle avait de plus beau. Au pied de l'autel où le prêtre est assis, les personnes en âge de se confesser sont venues recevoir le pardon de leurs péchés et se préparent à recevoir dans leur cœur le Dieu qui fait les martyrs. Quelle sincérité et quel repentir dans ces confessions ! Quelle ferveur et quelle piété dans ces communions qui pour beaucoup seront les dernières ! Le Saint-Sacrifice est à peine achevé que retentit le cri toujours effrayant : « Aux bleus ! Aux bleus ! » Une patrouille se montrait en effet venant à travers les champs, du côté de Sainte-Florence. Le prêtre emporte à la hâte les vases sacrés et les ornements sacerdotaux, et cette petite assemblée de femmes, de jeunes filles et d'enfants se disperse avec épouvante. Rose Herbreteau est seule restée ; elle le croit, du moins ; mais quelqu'un caché sous un épais massif de houx devait être le témoin de son holocauste. Sans trop s'émouvoir, elle continue son action de grâce, et puis, chargée de tout mettre en ordre elle veut placer en lieu sûr tout ce qu'elle pourra sauver de son cher « paradis ».

    Pourtant, elle entend déjà, dans le bois, les soldats qui poursuivent les fugitifs ; quelques coups de feu éclatent ça et là mêlés aux cris des victimes atteintes ou aux blasphèmes des assassins : ces derniers ne tarderont pas à l'apercevoir. Soudain Rose se souvient, sans doute, des dangers que peut courir sa vertu, au milieu de ces hordes sauvages qui ne respectent rien. Le crucifix est encore là sur la table nue qui, tout à l'heure, servait d'autel. Rose lui jette un regard suppliant. Il semble lui tendre les bras, à elle, la pauvre jeune fille ! Elle lui tend les siens : sa résolution est prise. Avec les épingles qu'elle vient de détacher de la nappe d'autel, avec ses ongles, elle se laboure la figure. Le sang coule de son front et de ses joues. Elle ramasse de la terre, s'en frotte le visage qui bientôt est couvert d'une boue sanglante... A genoux devant le crucifix, elle attend maintenant avec courage, la tête dans les mains. Les bleus sont près d'elle ; ils lui relèvent brutalement la tête et reculent devant le masque hideux qui remplace les traits de Rose. Ils comprennent, les misérables, que c'est une victime qui a voulu leur échapper. Comme ils vont se venger ! Tandis que les uns la saisissent et la traînent par les cheveux, les autres la déchirent avec la pointe de leurs baïonnettes. A quelques centaines de pas du bois de l'Anguiller, se trouve le « trêt-de-l'Abrou » (monticule de l'abreuvoir). C'est là que Rose Herbreteau subit son martyre et qu'on retrouve son corps mutilé. »

    Cette histoire semble assez connue des habitants de Chauché et nous allons maintenant tenter d’identifier la malheureuse jeune fille. A cette époque, il existe plusieurs familles Herbreteau à Chauché et si l’on suit les registres, nous avons :

    1° : Rosalie Herbreteau, née à la Vergne en 1774 de Jacques Herbreteau et de Marie Robin. Notre jeune fille a bien 20 ans au moment des massacres, mais le village de la Vergne me paraît assez éloigné du Bois de l’Anguiller.

    2° : Rose et Véronique Herbreteau, sœurs jumelles, sont nées le 22 février 1773 à l’Andouinière, de Jean Herbreteau et Marie Parpaillon. Elles sont baptisées à la Rabatelière. Elles ont donc elle aussi une vingtaine d’années au moment des évènements et qui plus est, habitent à l’Andouinière, ferme située entre le la Giroulière, paroisse de la Rabatelière, et la Girardière cités par l’abbé Charpentier, le tout, assez proche du Bois de l’Anguiller.

    3° : Rose Herbreteau, née le 17 janvier 1779, de Jean Herbreteau et Perrine Boisseleau. Pas de mention de lieu exact. Cette dernière n’a que 14 ou 15 ans et non 20 au moment des massacres, ce qui rendrait l’histoire encore plus terrible, s’agissant d’une enfant.

    Dans un premier temps, la logique géographique ferait plutôt pencher pour la jeune fille née à l’Andouinière. Sa jumelle aurait-elle assisté à cette même messe ? Je pense que dans le cas de deux sœurs jumelles, elles auraient probablement hésité à se séparer et la mémoire populaire citée par l’abbé Charpentier n’aurait pas manqué de retenir l’histoire de deux sœurs jumelles. La dernière option, la plus effrayante, reste donc pour l’adolescente de 15 ans que l’innocence de l’âge pouvait avoir poussée à rester pour sauver « son paradis ». Hélas !

    Maintenant, procédons aux vérifications géographiques et historiques.

    L’ami Nicolas Delahaye m’avait signalé sur notre forum interne des « Amis du Pont-Paillat que Gabriel Charriau précisait dans sa monographie « Chauché, un village de Vendée et la Révolution française », Luçon, Hécate, 1989 :

    « Le Tré-de-l’Abrou existe et existait lors de l’élaboration du premier cadastre dans les années 1830 ; enfin, les anciens du village de la Girardière connaissent encore aujourd’hui un champ du Martyr à deux cents mètres du Tré-de-l’Abrou et situé à l’ancienne limite du bois de l’Anguiller. »

    Il faut avoir l’œil pour distinguer un petit point d’eau à gauche de la rivière sur le tableau d’assemblage du cadastre de la Girardière de 1838, cote 3 P 064 CE 008 des AD85 (1) :

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Il ne figure pas sur le plan développé. En revanche, voici qu’on aborde maintenant l’aide apportée par les lecteurs de Chemins secrets et par un monsieur qui préfère garder l’anonymat mais qui est né à la Girardière et qui connaît bien les lieux.

    Le bois de l’Anguiller sur l’IGN moderne (crédit Géoportail) :

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Sur le cadastre de 1838, donc près d’un demi-siècle après la mort de Rose Herbreteau (même cote que ci-dessus) :

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Notre lecteur nous a transmis les données suivantes, d’après le cadastre récent et ses connaissances personnelles.

    L’emplacement du  « Tré de l’Abrou et celui d’un « Champ des Martyrs », tout près de la Girardière :

     

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Cet évènement est-il lié au combat de la « Chapelle de Chauché » où Charette et Sapinaud de la Rairie arrêtèrent la colonne de Grignon ? 

    C’est peu probable car celle-ci venait de Mesnard-la-Barotière, donc par la direction de Saint-Fulgent, depuis l’Est. Dans le récit de l’abbé Charpentier, il est question de soldats arrivant à travers champs de la direction de Sainte-Florence, donc du Sud-Est. C’est sans doute ce qui explique que l’on retrouve le corps de Rose Herbreteau au Nord du Bois de l’Anguiller, tant elle a dû essayer de fuir dans la direction opposée d’où venaient les bleus.

    Quant au champ des martyrs, combien de personnes ont été tuées, à quelle date, y sont-elles enterrées ? Peut-être aurons-nous d’autres compléments d’informations un jour.

     

    A suivre…

    RL

    Janvier 2019

     

    Le chemin qui mène au lieu de la mort de Rose :

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Le ruisseau près duquel son corps fut retrouvé :

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Croix à l’entrée du village de la Girardière :

    Un champ des martyrs à Chauché ?

    Le champ des Martyrs de la Girardière :

    Un champ des martyrs à Chauché ?

     

     


  • Commentaires

    5
    claire
    Vendredi 1er Février à 15:49

    bonjour,

    dans ma généalogie familiale, je relève le décès de 4 très jeunes enfants à Chauché en 1779. Mes recherches sur une éventuelle épidémie m'amène sur votre site. Ces enfants (dont les parents décèdent beaucoup plus tard) auraient-ils pu etre victimes des "bleus" ou y aurait-il eu une épidémie à cette période ?

    d'autant qu'ils n'étaient pas nés à Chauché mais à Saint andré goule d'oie. Mais tout ceci est peut-etre pure coïncidence. Les enfants mouraient jeunes souvent à cette époque.

    Cordialement

      • Vendredi 1er Février à 17:41

        Aucune chance que ne soit des bleus en 1779 ! Les massacres commencent avec le régime de la Terreur et il faut situer ceux de Chauché plutôt à partir de février 1794.

    4
    Bonnaudet
    Jeudi 4 Janvier 2018 à 14:45

    je suis né à la girardière

    je connais le champs des martirs

    salutations

     

      • Vendredi 5 Janvier 2018 à 22:55

        Je viens de vous envoyer un mail afin de communiquer avec vous.

    3
    Marcel Bluteau
    Lundi 14 Novembre 2016 à 22:47
    Je viens d'envoyer le texte du livre de l'abbé Charpentier à un descendant de Rose HERBRETEAU. J'ai moi-même le livre.
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