• Beaudesson, témoin des colonnes infernales....

     

    Beaudesson, témoin des colonnes infernales

    Détails d’horreur…

     

     

    Jean-Baptiste Beaudesson est né le 14 avril 1761 à Metz. Il deviendra Inspecteur général des subsistances des trois armées de l’Ouest. Il sera fait chevalier de la légion d’honneur et décèdera à Scy le 12 juin 1836. Il est inhumé au cimetière de Châtillon-sur-Seine.

    Il n’est guère apprécié dans les armées républicaines et soupçonné en 1795 de s’être enrichi dans ses fonctions, voire accusé d’avoir été avant la révolution « dissipateur, banqueroutier » et d’être un « joueur déterminé » (1). Mal aimé, Beaudesson dressera pourtant un très long et intéressant rapport sur les vivres des armées, à Faye, agent en chef des vivres à l’Armée de l’Ouest le 27 août 1795 (2). A vrai dire, peu importe ses soucis financiers, je m’attacherai plutôt à ce qu’il dit avoir vu avec la lettre qui suit. (3)

     

    « Janvier-février 1794. Témoignage de Jean-Baptiste Beaudesson :

    Beaudesson, agent en chef des subsistances militaires à l’armée de la Loire… après avoir prêté serment de dire la vérité entière, de parler sans haine ni crainte, (a) déclaré ce qui suit.

    Le quartier général ayant été porté à Doué le 29 nivôse (18 janvier 1794), il y fut convenu que l’armée se diviserait en douze colonnes, qui partiraient le même jour pour se rendre à une hauteur déterminée, avec ordre, sans doute, de brûler généralement tout ce qui pourrait se trouver sur leur passage. Les subsistances de toute espèce furent néanmoins exceptées de l’incendie par un arrêté du représentant du peuple Laplanche qui dès lors, mit à ma disposition tous les moyens de transport…

    Chaque colonne, arrivée à la destination qui lui avait été désignée, fit son mouvement sur les divers points de la Vendée. J’avais attaché à chacune d’elle des préposés actifs et zélés, qui devaient ramasser toutes les subsistances du pays. Mais je ne sais par quelle fatalité, on en détacha des pelotons composés les uns de 60 à 80, les autres de 100 à 200 hommes (sous prétexte d’éclairer et de reconnaître la position de l’ennemi), qui se permirent les plus cruels désordres et le pillage le plus effréné. Le fer et la flamme furent successivement employés, et bientôt l’atmosphère fut couverte des nuages épais d’une fumée dévastatrice.

    Doit-on attribuer tous ces excès de rage et de frénésie à l’indignation des soldats contre les révoltés, et l’horreur que leur inspirait la conduite des brigands envers leurs frères ? Je l’ignore. Tout ce que je puis assurer, c’est que le feu, gagnant de proche en proche, ravagea en peu de temps la majeure partie des granges, qui renfermaient d’immenses richesses en grains et fourrages, et que je ne pus en soustraire que peu de choses et avec des peines et des difficultés incroyables. .../...

    J’eus souvent l’occasion de me trouver à l’état-major séant à Cholet, tant pour délibérer avec les généraux sur les mesures de prudence que nécessitait la rentrée des denrées de première nécessité, que pour celles du service occasionné par la marche des colonnes. J’y ai été témoin plusieurs fois de l’arrivée de nombre d’individus vendéens. Là commençait leur interrogatoire sur le parti qu’ils avaient embrassé.

    J’ai remarqué que les uns, intimidés à l’aspect de leurs juges, convenaient qu’ils avaient porté les armes contre la mère-patrie, par la seule raison, disaient-ils, qu’ils y avaient été forcés. Les autres déclaraient ingénuement, et dans l’espoir d’un pardon généreux promis, qu’égarés et menacés par leurs chefs, ils s’étaient rendus de leur côté, mais sans aucun dessein criminel. Les femmes de tout âge semblaient surtout, par l’attitude de la douleur, implorer la clémence des patriotes, en ajoutant à leur erreur momentanée, pour sauver leurs maris et leurs enfants, la déclaration de fautes qu’elles s’attribuaient et dont on entrevoyait facilement qu’elles n’étaient pas coupables.

    C’était d’après ces seuls interrogatoires incompétents, qu’on ordonnait, de l’œil, de fusiller les prévenus. On avait encore la barbare compassion de leur taire leur sort. On les sortait du lieu des séances, qui ordinairement avaient lieu après dîner, pour les conduire, leur assurait-on, soit à l’hôpital, soit à l’ambulance ou derrière la haie. Le mot de maximum était, comme les précédents, l’indice certain de leur mort prochaine. Aussi, chaque jour voyait-il de nouveaux forfaits en ce genre. Je n’ai pas la plus légère notion d’où pouvaient provenir ces ordres sanguinaires, qui n’étaient exécutés que sur ceux, verbaux, de l’état-major…

     Je tire le rideau sur tous les propos sanguinaires que j’ai entendus et sur les horreurs dont j’ai été le témoin le long de la route de Cholet à Vihiers, qui était jonchée de cadavres, les uns morts depuis trois à quatre jours, et les autres venant d’expirer. Les yeux ne se portaient partout que sur des images sanglantes. Partout, les champs voisins du grand chemin étaient couverts de victimes égorgées. Voulant connaître et m’assurer par moi-même s’il restait encore des subsistances à enlever des maisons éparses ça et là et à moitié brûlées, je me transportai dans quelques-unes. Mais qu’y trouvai-je ? Des pères, des mères, des enfants de tout âge et de tout sexe, baignés dans leur sang, nus, et dans des postures que l’âme la plus féroce ne pourrait envisager sans frémissement. L’esprit se trouble même en y pensant.

    Pendant mon séjour à Nantes, où des affaires de service m’appelaient, le représentant Carrier ne s’y est point trouvé. Je n’ai appris les fusillades et noyades qui y ont eu lieu, que par des voies indirectes et étrangères. J’ignore absolument d’où provenaient ces ordres d’atrocité et de barbarie. »

    On ne s’étonnera guère de ce témoignage lorsque l’on connaît celui de Madame Sapinaud qui écrivait à propos de massacres de la forêt de Vezins :

    « Nous retournâmes à la Chapelle-Largeau. Les Bleus firent semblant de se retirer un peu plus loin. Tout le monde croyait qu’ils étaient retournés à Doué, où ils avaient un camp, et chacun retournait déjà dans ses maisons. Trois jours se passèrent de même, mais le quatrième ils repassèrent du côté de Coron. Voilà encore tout le monde à fuir. M. Stofflet était rentré dans sa forêt et Marigny était à Cerizay. Toutes les femmes prirent le chemin de la forêt qui s’appelait le Fief des Houillères. Les coquins de Bleus avaient envoyé un détachement à l’entrée de la forêt et les autres étaient restés en arrière, de sorte que toutes ces pauvres femmes et enfants, au nombre de plus de 300, comme elles abordaient la forêt, ces Bleus leur crièrent : « Venez vite, les Bleus ne sont pas loin de vous ! Entrez vite. »

    Elles crurent que c’était des brigands. Elles ne furent pas plus tôt auprès d’eux, qu’ils les massacrèrent toutes, excepté quatre jeunes filles grandes et bien fortes qui coururent si bien qu’ils ne purent les attraper. Il y en avait une qu’on appelait la cavalière : elle suivait presque toujours les brigands à cheval. Mais ce jour-là, elle était à pied. Comme elle avait des camarades qui n’avaient point de chevaux, elles étaient ensemble. Ils firent un massacre et des cruautés desquelles on n’aurait jamais cru aucun homme capable. Il y avait des pauvres petits enfants auxquels ils avaient arraché la langue, les yeux, des femmes auxquelles ils avaient coupé le bas-ventre, et leurs entrailles à côté d’elles. C’est l’un de mes amis, qui passa par là lendemain, qui vit tout cet affreux spectacle : il en pâlissait en me le racontant. »

     

    RL

    Mai 2018

     

     

    Notes :

    (1)  Les habitués des archives pourront retrouver la lettre du général Beauregard au Comité de Salut Public du 30 mai 1795 où il est question de Beaudesson au SHD en cote B 5/11-56, v. 3/6. La missive vaut le coup…

    (2)  SHD B 5/12-25.

    (3)  Alain Gérard, « Les Archives de l’extermination », p. 337 à 339. D’après le dossier du procès de Turreau conservé aux Archives Nationales (et malheureusement non numérisé à ce jour), AN W 22, dossier 1, pièce 29. Déclaration reçue le 6 octobre 1794 par Antoine Mandard, officier de police et de sûreté général à l’armée de l’Ouest.

     

     

    Illustration : vitrail de l'église de Montilliers.

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