• Un soldat de colonne infernale....

    Un soldat de colonne infernale…

     

    Un texte particulièrement intéressant qui nous livre avec pudeur, le dégoût d’un soldat de colonne infernale pour la tâche qu’on lui demande d’effectuer. Intéressant, car il montre bien que l’une des thèses des négationnistes, considérant les massacres comme les résultats d’une guerre civile, s’effondre immédiatement. Dans ce témoignage, le soldat réquisitionné répugne devant les horreurs qu’il a ordre de commettre. On se demandera bien pourquoi les Robespierre, Carnot, Barras, Saint-Just et autres ne vont pas sur le terrain eux même au lieu de jouer les dandys dans les salons parisiens. 

    RL et son épouse,

    Mai 2012 

     

     

    UNE COLONNE INFERNALE 

    EN GERMINAL ET FLOREAL AN II  

     

    Extrait du Cahier manuscrit de Pierre-Louis Cailleux, récit fait par lui-même des Campagnes d'un soldat de l'an II.  

     

    Né à Borest (Oise), Cailleux fut incorporé dans le bataillon de réquisition du district de Senlis le 4 septembre 1793 ; il ne revint à son village natal, ayant obtenu un congé de réforme (il était alors sergent à la 6e compagnie du 3e bataillon de la 2e Légère), que le 15 prairial an XI (4 juin 1803), après avoir servi successivement aux armées de l'Ouest, de la Moselle, de Sambre-et-Meuse, d'Italie et d'Orient. Il avait pu, au cours d'une carrière militaire fort mouvementée, traverser bien des pays et observer bien des peuples, des bords de la Loire à ceux du Jourdain, des rives du Rhin à celles du Nil.

     

    Dans les premières pages de son cahier, Cailleux raconte comment après trois mois d'exercices à Senlis, son bataillon fut envoyé à l'armée de l'Ouest et bientôt dirigé vers Saumur ; en germinal et floréal an II, il fit partie d'une colonne infernale qui parcourut le pays au sud de la Loire, de Doué à Nantes, en exécutant le plan d'extermination ordonné par le général en chef Turreau. Le récit de Cailleux montre de façon très vive quels sentiments de répugnance et d'effroi inspirait aux réquisitionnaires du bataillon de Senlis la guerre d'incendies et de meurtres, d'embuscades et de chemins creux, qu'est alors la Vendée.

     

     

    ... Je suis parti de Borest, département de l'Oise, lieu de ma naissance, le 4 septembre 1793, pour me rendre à Senlis, où était le District et où le bataillon fut organisé ... On nous a fait faire l'exercice et monter la garde pour nous apprendre à connaître l'état militaire ; mais nous étions une foule de jeunes gens qui connaissions si peu le service militaire que nous étions les maîtres ; nous allions à l'exercice quand nous voulions ; en un mot, c'était le soldat qui commandait aux supérieurs.

     

    Le 20 frimaire an II (10 décembre 1793) les ordres sont venus pour partir le 22 dudit mois et se rendre à Blois. Moi, me trouvant de garde ce jour là, j'ai commencé par abandonner le corps de garde pour m'en aller avec tous mes camarades du même endroit faire mes adieux à toute ma famille, et en même temps prendre le butin qui m'était nécessaire, parce que nous sommes partis de notre district sans être habillés.

     

    Le 21 (11 décembre) j'ai fait mes adieux à ma mère et à mes parents. C'est dans ce moment que j'ai connu l'amitié qu'une tendre mère a pour ses enfants. Enfin, après avoir versé beaucoup de larmes de part et d'autre, il fallu néanmoins se quitter le 22 au matin, deux heures avant le jour, et retourner à Senlis, distant d'une lieue et demie de mon endroit, où le bataillon était déjà assemblé pour partir quand nous sommes arrivés.

     

    Le 22 frimaire (12 décembre) nous avons été loger à Saint-Denis-en-France, ville célèbre par le tombeau de nos ci-devant Rois et par le magnifique trésor qui se voit dans cette abbaye, la plus illustre de la république. Nous avons fait onze lieues cette journée-là, ce qui nous a paru très pénible, principalement pour des jeunes gens qui n'étaient point accoutumés à la marche. Le 23 (13 décembre) nous allâmes à Versailles, ville renommée par la résidence de nos ci-devant Rois et par sa situation et ses promenades délicieuses. Toutes les rues sont très larges et bien alignées ...

     

    Le 2 nivôse (22 décembre 1793) nous sommes arrivés à Blois, lieu de notre destination. Nous avons logé chez le bourgeois où nous étions très bien. Mais nous nous sommes bien aperçus que nous n'étions plus dans nos foyers ; nos supérieurs se faisaient respecter et il fallait obéir, sinon on nous faisait manger de la prison plus que nous ne voulions ... Durant notre séjour à Blois, nos habillements sont venus de notre District, parce que c'était la ville de Senlis qui devait nous habiller ; alors nous avons été habillés entièrement et on nous a donné des armes.

     

    Après avoir séjourné près de trois mois à Blois, nous avons reçu des ordres de partir pour nous rendre à Doué en Anjou. Nous n'avons plus eu aucun doute pour savoir que nous allions bientôt nous battre contre les brigands de Vendée. Nous sommes partis de Blois le 28 ventôse (18 mars 1794), pour aller loger à Amboise ... Le 29 (19 mars) nous allâmes à Tours en Touraine ... Le 2 germinal (22 mars) à Saumur ville assez belle et commerçante, très bien bâtie, les brigands en ont été maîtres pendant l'espace de 15 jours, et ils ont été forcés par l'armée républicaine à l'abandonner.

     

    Le 3 (23mars) à Doué en Anjou. Dans cette ville nous avons commencé à concevoir ce que c'était que les horreurs de la guerre. Toutes les maisons étaient dévastées et pillées par les deux armées ; cette ville a été prise par trois fois sur les brigands. Le 12 (1er avril 1794), nous sommes partis pour nous rendre à Concourson, dernier village républicain situé à 3 lieues de Doué ; c'est à cet endroit que j'ai couché à la belle étoile pour la première fois et je puis assurer que je n'ai pas eu chaud, car nous étions si novices dans l'état militaire qu'à peine osions nous aller chercher du bois pour faire du feu pour nous chauffer ; mais nous n'avons pas tardé longtemps à nous mettre au-dessus de ces préjugés et à faire comme les autres. Nous sommes restés trois jours dans cet endroit pour assembler notre colonne qui pouvait être de 6 000 hommes, commandée par le général Dusirat, faisant partie de l'Armée de l'Ouest ; on nous a distribué des cartouches et le 16 (5 avril) nous nous sommes mis en marche pour aller nous battre contre l'armée royale.

     

    Le lecteur n'ignorera pas sans doute quelle fut ma surprise, lorsqu'en entrant dans le bourg de Vihiers, le premier objet qui frappa ma vue fut des cadavres d'hommes, femmes et enfants, qui étaient massacrés et jonchés par les rues et dans les décombres fumants des maisons qui ont été consumées par le feu. J'avoue avec franchise que j'ai frémi et tressailli de l'horreur d'un tel spectacle ; si j'avais été libre, je serais retourné sur mes pas, et jamais de ma vie je n'aurais voulu être présent à un si affreux carnage ; mais enfin les circonstances l'exigeaient, et il fallait bien absolument s'y accoutumer. Nous continuâmes notre marche, et en passant par Coron et Saint-Pierre Chemillé, nous avons eu quelques petites escarmouches ; mais c'était bien peu de chose. Ils fuyaient devant nous, et il s'en trouvait toujours quelques-uns de massacrés, et toutes les villes, bourgs et villages étaient mis à feu et à sang. Enfin le 25 (14 avril) nous nous sommes battus rangés en ordre de bataille à quinze pas l'un de l'autre ; après avoir tiré chacun cinq à six coups de fusil, la victoire fut à nous. Nos ennemis ont battu en retraite, avec une perte de trois cents hommes et nous cent hommes hors de combat. Nos blessés furent pansés et mis dans des chariots pour les transporter à Nantes ; mais comme l'escorte qu'on leur avait donnée était peu considérable, les brigands ont tombé dessus le convoi avec une telle impétuosité qu'ils ont massacré tous nos pauvres blessés ; il n'y eut que ceux qui avaient bonne jambe qui se sont sauvés et qui ont rejoint notre colonne.

     

    Le 29 (18 avril) nous allâmes camper sur les hauteurs de Chaudron pour attendre notre ennemi que l'on savait n'être pas beaucoup éloigné. Sur les midi, ils sont venus nous attaquer sur trois colonnes et nous ont mis en pleine déroute. Nous avons été obligés de passer une rivière très rapide à la nage, par trois fois, par rapport aux grands détours que cette rivière faisait ; j'ai eu la pensée plusieurs fois de me noyer, mais, grâce à Dieu, le courage m'a surmonté, et je suis passé heureusement à l'endroit le plus profond sur une planche, où il s'en noyait autant comme il en passait à cause de la foule de monde qui se poussait l'un l'autre et se faisait tomber dans l'eau. Enfin nous avons perdu cent hommes de notre bataillon tant tués que noyés. Nous nous sommes retirés sur Saint-Florent, ville située sur le bord de la Loire où nous avons bivaqué trois jours.

     

    Le 2 floréal (21 avril 1794), nous sommes passés dans la ville de Cholet, ville assez considérable qui a été réduite en cendres. Tous les jours dans la marche on en massacrait quelqu'un, de manière que les routes par où nous passions étaient jalonnées de corps morts. Nous avons été jusqu'à trois lieues de Nantes en Bretagne, où nous sommes restés au bivac trois jours ; rien ne manquait au camp, soit pain, vin, volailles, tout était à nous. Nous sommes retournés ensuite à Concourson par une autre route, comme si nous étions à la chasse, tuant tout ce que l'on trouvait sur la route et dans les villages, même jusqu'aux chiens. Enfin tous les décombres qu'il y a dans toutes les villes, bourgs et villages attesteront les ravages d'une guerre terrible et cependant nécessaire. Ces contrées qui sont des plus belles de la république sont fertiles en grains, vins, fruits ; il y a une grande quantité de bestiaux et de volailles, il se fait beaucoup d'élèves. Les femmes sont très propres pour leur ménage et entretiennent leurs meubles dans la plus grande propreté ; on se voyait dans les meubles presque aussi bien comme dans un miroir ; c'était bien dommage de brûler de si beaux meubles et de si jolis linges.

     

    En arrivant à Concourson nous avons formé un camp bien en règles ; nous avions de bonnes tentes pour coucher, et puis c'était la belle saison. Nous nous sommes reposés un peu dans ce camp des fatigues que nous venions d'essuyer dans notre voyage. Nous y étions très bien ; les vivres ne nous manquaient pas, particulièrement la viande, que nous allions chercher nous-mêmes dans le pays rebelle. Nous ne manquions de rien ; au surplus le peu d'argent que l'on avait n'était point épargné, car l'on s'attendait de jour en jour à retourner se battre, et que l'on finirait pas laisser ses os dans le département de la Vendée.

     

    Notre attente fut cependant trompée, sans en avoir eu aucun regret ; car après avoir séjourné deux mois au camp, les ordres nous sont venus de partir le 5 messidor (23 juin 1794) pour nous rendre à Tours en Touraine. Notre joie n'était pas encore parfaite parce que chaque soldat contait sa fable ; l'un disait que c'était pour incorporer notre bataillon et que nous retournerions ensuite dans la Vendée, les autres en contaient d'une autre manière ; pour moi, rien que le nom de Vendée me faisait frémir d'horreur. Sans cesse je me représentais devant les yeux tout le carnage et les cruautés que je sortais de voir et j'aurais bien désiré partir sur-le-champ sitôt que l'ordre nous a été déclaré. Nous avions encore cinq jours à attendre pour notre départ ; la crainte de quelque contre-ordre nous faisait trembler d'avance. Enfin ce jour tant désiré arrivé.

     

    Nous partîmes du camp le 5 messidor (23 juin 1794) en repassant par la même route que nous étions venus de Blois. En arrivant à Tours, le général commandant la ville nous passa en revue le lendemain, et le commissaire des guerres fit la lecture de l'ordre de route que nous tiendrions pour nous rendre à Châlons-sur-Marne. C'est alors que notre joie fut parfaite, n'ayant plus aucune crainte de retourner d'où nous sortions."

     

     

    Les atrocités des colonnes infernales au printemps de l'année 1794, tel fut donc le premier contact de Pierre-Louis Cailleux avec les dures réalités de la guerre ; et l'on voit avec quelle éloquence, dans son style pourtant gauche et fruste, ce jeune villageois du district de Senlis sait rendre l'horreur et l'épouvante que lui inspirèrent de tels spectacles. Il semble bien que cette première expérience, acquise dans la "Vendée souffrante", ait provoqué chez notre homme une impression profonde et durable ; dans les autres passages de son cahier où il est question des combats auxquels il a pris part, on ne trouve guère trace chez lui d'enthousiasme belliqueux. Il n'est pas de ceux qui jugent la guerre une opération fraîche et joyeuse ; tout en combattant vigoureusement à sa place et à son rang ; il ressent fortement les horreurs et les misères.

     

    Source : M. Mitard, Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de la Loire-Inférieure, 1930.


     

    Un soldat de colonne infernale....


     

     

     

     

     

     

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    1
    Shenandoah Davis
    Lundi 21 Mai 2012 à 17:07
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