• Un opposant....

     

     

     

    Un opposant au serment du jeu de paume

    Par G. LENOTRE

     

     

    Ce texte paru dans  « Histoire pour tous », Album  N° 25, février 1972, (N° 137, septembre 1971) p. 241. Pour qui s’intéresse un tant soit peu à l’histoire de la Révolution, voilà une histoire bien singulière et surtout bien occultée…

     

    RL

     

     

     

     

     

    A Versailles ; 20 juin 1789 ; neuf heures du matin ; un jour pluvieux et triste. Les représentants du Tiers, convoqués à l’hôtel des Menus-Plaisirs, siège des Etats généraux, se dirigent individuellement vers la rue des Chantiers où se trouvent l’entrée qui leur est réservée. Ils s’arrêtent là, sous l’averse : pourquoi n’entre-t-on pas ? La grille de la salle est fermée ; un détachement des gardes françaises en défend l’accès. Que se passe-t-il ? Pourquoi cette nouvelle tracasserie ? On apprend que les ouvriers ont pris possession de la salle des Etats, en raison de décorations à disposer en vue d’une séance prochaine que le roi présidera : ces messieurs du Tiers sont ainsi mis à la porte « comme des écoliers indociles ».

     

     

    Ne pas céder

     

     

         A mesure que leur groupe s’augmente de nouveaux arrivants, le mécontentement s’accroît ; la méfiance aussi : cette provocation du pouvoir n’est-elle pas l’indice d’une dissolution menaçante ? Il faut résister : les délégués de la nation ne peuvent subir pareille molestation. Que faire ? Où aller ? Au château ? Louis XVI ne s’y trouve pas : il est à Marly. Des clameurs s’élèvent : « A Marly ! Allons à Marly ! » Mais si l’on y parvient, sera-t-on reçu ? Et dans quel état, après deux lieues de marche sous la pluie et de pataugeage dans la boue ! Pourtant, du brouhaha des discussions l’opinion unanime se dégage : ne pas céder ; ou bien c’est la fin de l’Assemblée nationale et des espérances que sa convocation à fait naître. Il faut tenir séance, en dépit de l’ordre du roi. « Au Jeu de Paume ! » crie une voix, celle du docteur Guillotin, médecin réputé de Paris. Et voilà ces messieurs du Tiers en route, par petits pelotons, sous des parapluies. Les gens s ‘attroupaient sur le passage de cette débandade de bourgeois provinciaux, « simples de maintien » et de tenue, en quête d’un gîte dans la ville où ils étaient arrivés, six semaines auparavant, ivres d’illusion et de gloriole. Tout en marchant, ils s’excitaient à la révolte, s’indignant de l’insolence de la cour, de la fermeture du « Temple de la loi », et résolus à poursuivre, même au prix de leur vie, l’œuvre interrompue.

    Le Jeu de Paume était alors une construction vieille d’un siècle ; élevé en 1686 pour servir aux ébats de Louis XIV et du dauphin, il portait, sculpté dans la pierre, au fronton de la porte, le soleil du grand roi. L’intérieur n’offrait qu’une arène éclairée à mi-hauteur par une série de baies n’ayant pour fermeture qu’un filet destiné à arrêter l’élan des balles ; au pourtour de la salle régnait une galerie couverte permettant aux spectateurs de se tenir à l’abri. Au nombre de près de six cents, les députés pénétrèrent dans cette salle, à laquelle, sans qu’ils s’en doutassent, leur présence allait pour jamais conférer la plus éclatante célébrité. Il pouvait être dix à onze heures ; une sorte de foule les avait suivis et resta amassée dans la rue, attendant un vague événement. Comme le mobilier de la salle comportait seulement quelques chaises et plusieurs bancs de bois, les représentants s’empilaient debout, dans cet espace assez exigu où toute délibération paraissait impossible en raison de la cohue. Pour assurer l’ordre, il fallait un président : Bailly, qui déjà avait dirigé les débats de l’Assemblée nationale était tout désigné ; mais perdu dans cet entassement, il ne pouvait se faire entendre. On improvisa une tribune : des planches posées sur deux tonneaux. Et la discussion commença.

     

    Le serment du Jeu de Paume

     

     

    Elle fut confuse, car les badauds qui se tenaient dans la rue n’entendirent pendant longtemps qu’un grand tumulte de voix où se mêlaient les cris de « Nous le jurons ! » à ceux de : « Vive le roi ! » les factieux novices étaient encore sans rancune. Enfin Mounier, député de Grenoble, en vue de calmer les esprits proposa que tous les membres présents prêtassent le serment solennel «  de ne jamais se séparer, de se réunir partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides » ; et tous confirmeront sur-le-champ par leur signature cette résolution inébranlable. Ce fut du délire : des cris, des bravos, des embrassements ; on trépigne ; on agite frénétiquement bras et chapeaux ; on se bouscule autour de Bailly, qui réclame l’honneur d’être le premier à signer le serment. Puis les secrétaires font l’appel des députés par baillages, sénéchaussées, provinces, suivant l’ordre alphabétique, et chacun des membres s’approche, jure et signe. Grimpés jusqu’aux baies à claire-voie d’où le regard plongeait sur cette mêlée turbulente, les curieux de la rue étaient gagnés par l’enthousiasme de ces hommes au poing tendus, crispés, haletants, levant vers le plafond des yeux émerveillés, comme s’ils entrevoyaient l’avenir idyllique. Tous, saisis d’une fièvre patriotique, paraphaient l’engagement de mourir pour la cause du peuple. Pas une hésitation : le plus audacieux, Mirabeau, osa dire : « Je signe… parce que je serais roué comme je l’ai été, ces jours derniers, en effigie, à Paris ; mais je vous déclare que ceci est une vraie conjuration. » Rien n’arrêtait la fanatique ardeur de l’Assemblée en proie à l’exaltation du sacrifice.

     

    Un « opposant »

     

     

    Soudain se produit une altercation, d’abord inaperçue parmi les clameurs et les piétinements. Au moment où on lui passe la plume, Martin Dauch, député du bailliage de Castelnaudary, a dit : « Mes électeurs ne m’ont pas envoyé pour insulter et déchirer la monarchie. Je proteste contre le serment adopté ! » Aussitôt houspillé par ceux qui se pressent autour du bureau, il tient hardiment tête et déclare  qu’« il ne peut jurer d’exécuter des délibérations non sanctionnées par le roi. » Bailly l’exhorte à ne point entacher d’une disparité unique l’unanimité de ses collègues ; Dauch s’obstine ; le président insiste : « On a le droit de s’abstenir, non de former opposition au vœu de toute l’Assemblée. » Mais déjà Dauch a tracé son nom, suivi du mot opposant. Une voix sévère impose un semblant de silence : « J ‘annonce à l’Assemblée que M. Martin Dauch a signé : opposant ! » Un hourra d’indignation accueille le nom de ce traître. Qui le dénonce ? C’est Camus, député de Paris, membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres. On se précipite, on entoure le renégat, le transfuge : les mains tendues le désignent à la fureur de la populace qui, du haut des fenêtres, mêle ses huées à celles des députés. C’est miracle si Dauch évite le poignard d’un de ses collègues ; on va le jeter à la porte, le peuple fera justice de ce misérable parjure. Un huissier, nommé Guillot, lui sauva la vie en le poussant vers une porte dérobée par laquelle il put sortir et s’esquiver dans les rues tortueuses du vieux Versailles. Le président parvint à clore l’incident en proclamant que la signature de cet unique opposant serait conservée au registre comme une preuve de la liberté des opinions. On la retrouve en effet, cette signature, sur le procès-verbal exposé dans les vitrines du musée des Archives ; elle est presque illisible, tracée par une main agitée d’une violente émotion ou qu’on retient peut-être et qu’on empêche d’écrire dans une furieuse bousculade.

    Le lendemain, Bailly tenta d’obtenir de cet entêté une rétractation. N’ayant pas réussi, il lui conseille de s’abstenir, durant quelque temps, de paraître à l’Assemblée ; mais Dauch n’avait pas peur, et il reprit sa place parmi ses collègues. Il y siégea jusqu’à la Constituante, se mêlant peu aux débats, car les Tables du « Moniteur » ne citent pas de lui une seule intervention. On sait seulement qu’au jour de 1791 où Louis XVI se rendit à l’Assemblée pour donner son agrément à la Constitution, comme tous les députés avaient jugé digne de rester assis, chapeau sur la tête, pour recevoir le roi, un seul eut l’audace de se lever et de se découvrir : c’était Martin Dauch, fidèle à sa résolution d’intransigeante indépendance. Rentré dans sa province, il parut se désintéresser de la politique, mais la Terreur ne se désintéressa pas de lui. Un sans-culotte tenta de l’assassiner. Dauch se retira à Toulouse, y fut arrêté, mis en prison, et aurait été bien certainement guillotiné si les comités locaux s’étaient doutés qu’ils détenaient le Judas du Jeu de Paume. Par bonheur, son nom, au registre d’écrou, était écrit « Martin d’Auch » ; cette opportune apostrophe le sauva de l’échafaud, les recruteurs du bourreau croyant que cette mention désignait quelque vague Martin, originaire du chef-lieu du Gers.

     

    Martin Dauch et la postérité

     

     

    Un érudit local, le professeur Marfan, en recueillant les traditions du pays de l’Aude, a exhumé et fixé dans un ouvrage attachant le souvenir de quelques personnages oubliés qui, bien que très divers, sont liés par un caractère commun : la ténacité (1). Dans cette galerie de purs Français obstinés à l’accomplissement du devoir, le portrait de Martin Dauch mérite la cimaise. De retour à Castelnaudary après la Terreur, l’ex-député aux Etats Généraux ne s’occupe plus qu’à mettre en valeur son domaine familial. Sans rancune pour ses anciens collègues, sans vanité du rôle qu’il avait témérairement assumé, il ne se doutait pas que David lui réservait une place de premier plan dans son tableau du Jeu de Paume, qui, d’ailleurs, ne fut jamais achevé. Le grand peintre, alors fougueux révolutionnaire, a représenté l’Opposant dans la situation aussi piteuse qu’inexacte d’un homme bourrelé de remords. C’est Dauch qu’on aperçoit, dans la partie droite de la célèbre toile, assis sur une chaise, les bras croisés sur la poitrine, la tête inclinée sous le poids de  la honte ; son collègue Guilhermy repousse Camus et, du geste, lui recommande de ne pas attirer l’attention de l’Assemblée. Le regretté M. Brette, l’historien du 20 juin 1789 a fait justice de cette attitude : « Dauch, écrit-il, fut loin d’être un hésitant et un timide. Il soutint son opinion avec la plus grande énergie, ayant en face de lui ses six cents collègues exaspérés et la foule des tribunes qui le huait… » Si, dans sa retraite, il apprit que Mounier, le promoteur du serment, proclamait trois ans plus tard : « C’était un attentat aux droits du monarque… Combien je me reproche aujourd’hui de l’avoir proposé… », Dauch trouvait là une belle revanche. Il en eut d’autres qu’il ne connut pas, car il mourut en 1801, et, depuis lors, nombre d’historiens, les plus favorables à la Révolution, Louis Blanc même, ont reconnu que le nom d’un homme de cette trempe devait passer à la postérité. Quant à Bailly, Rabaut-Saint-Etienne, à Robespierre, à Pétion, à Buzot et tant d’autres dont le fameux serment avait exalté l’enthousiasme, ils durent, au terme de leur tragique disgrâce, donner une pensée à l’oublié si rudement conspué pour avoir seul, dès ce jour-là, entrevu l’orageux avenir.

     

    (1) Figures lauragaises, par A.B. Marfan, de l’Académie de Médecine.

     

               Le tableau de David

      

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    Détail du même tableau : Martin Dauch, « assis les bras croisés sur la poitrine, la tête inclinée sous le poids de la honte ».

     


     


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