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    SOUVENIRS DE MARIE LOURDAIS

     

     

     

    Ayant appris que les prêtres étaient très malheureux à Nantes, je me rendis dans cette ville pour leur offrir mes services. J'y arrivai au mois de Mars 1792. Je fus, peu de temps après, envoyée par Mme de La Rochefoucauld pour porter quatre soutanes et tous les ornements nécessaires pour dire la messe, à deux prêtres cachés dans les environs d'Ancenis. J'eus beaucoup de peine pour éviter les Bleus, qui auraient voulu fouiller mon paquet. J'avais des lettres cousues dans la doublure de mon justin. J'eus bien du mal, mais j'arrivai après huit jours de marche, ne pouvant aller que la nuit. Je trouvai bien mes deux prêtres. Je leur fis mes commissions. Après avoir entendu la messe, je me mis en chemin pour rentrer à Nantes. Comme je m'étais bien acquittée de ma commission, Mme de La Rochefoucauld me fit connaître à d'autres dames ; Mmes de Couëtus de la Brossardière et autres. Ces dames me firent faire beaucoup de commissions dans la ville et la campagne, pour des prêtres et d'autres personnes.

     

    Je fus également employée par elles pour continuer à parcourir les paroisses du bord de Loire, pour porter des vivres, des effets et de l'argent. Remarquée par les postes républicains de Mauves, ils me soupçonnèrent d'être une royaliste ; ils m'arrêtèrent et me gardèrent une nuit en prison, ne pouvant rien me faire avouer. Le lendemain, ils me rendirent la liberté.

     

    Rentrée à Nantes, les personnes pour lesquelles je travaillais décidèrent que, pour moins éveiller les soupçons, elles m'achèteraient du savon, du fil, du galon et autres menues merceries, que j'irais ainsi vendre dans les campagnes, pour faire mon service avec plus de sécurité.

     

    J'ai fait de cette manière bien des voyages, pendant deux ans. Je portais de l'argent, des vivres aux prêtres ; je leur racontai aussi des nouvelles. Rentrée à Nantes, j'assistais aux séances des clubs et du tribunal révolutionnaire, afin d'être au courant des affaires et de pouvoir agir en conséquence. Un jour, j'entendis que l'on décidait que tous les prêtres, qui se présenteraient le soir à la municipalité, ainsi qu'ils avaient l'habitude de le faire, seraient emprisonnés. Je courus bien vite avertir mes amies et toutes nous fûmes prévenir ceux que nous connaissions, de ne pas se présenter. J'allai ensuite m'embusquer, près de la municipalité. Tous ceux que je voyais arriver, je les prévenais du sort qui les attendait, en les tirant par leur soutane pour qu'ils écoutent ce que j'avais à leur dire. J'en cachai quelques-uns dès ce soir-là ; les autres se sauvèrent comme ils purent. Deux, que je venais d'avertir de ne pas aller à la municipalité, furent aperçus par les soldats embusqués dans la cour, ceux-là même qui étaient chargés de les arrêter : ils n'eurent que le temps d'entrer dans une maison qu'ils connaissaient ; l'un se blottit dans la cheminée et l'autre sous l'escalier. Ils ne furent pas arrêtés ; le soir, nous les habillâmes en femmes pour les faire cacher dans des maisons où ils furent plus en sûreté. Le lendemain, j'aidai à en faire sortir sept de la ville .

     

    J'ai continué cette visite pendant 15 ou 18 mois. Dénoncée pour avoir secouru les prêtres, je fus avertie. Je ne rentrai plus à Nantes ; des jardiniers et leurs femmes, que je connaissait, m'apportaient ce qui était nécessaire à mes bons prêtres, et je leur portais où ils étaient cachés.

     

    J'ai souvent fait jusqu'à 15 lieues dans un jour : Dieu me donnait des forces. Quand j'avais entendu la messe, je me remettais en route ; je ne craignais pas la mort, et puis ces bons messieurs étaient si contents, quand ils me voyaient ! « Nous prions bien le bon Dieu pour vous, ma bonne Marie, me disaient-ils ; Dieu vous conservera, parce que vous êtes bonne pour nous. » Ces messieurs cherchèrent à quitter le pays ; d'autres furent plus avant dans la Vendée. Je trouvai, moi aussi, une occasion pour conduire Mme de la Godardière, cachée dans les environs d'Ancenis, et qui voulait rejoindre l'armée de charrette. Nous traversâmes bien des postes républicains ; je la faisais passer pour ma soeur. J'avais toujours ma petite boutique. Nous arrivâmes ainsi à Belleville, où était le quartier général des Vendéens.

     

    Plusieurs familles m'employèrent ; j'ai porté bien des lettres, fait bien des commissions ; Mme de *** avait ses cinq soeurs, Melles de Lézardière, religieuses Ursulines de Luçon ; elles avaient été tuées ; leurs corps étaient entassés, depuis trois mois, dans un fossé. Je me fis aider de M. Brodu, de la Gaubretière, que je retrouvai à Belleville, et nous les sortîmes de ce fossé. L'une était encore fraîche et vermeille ; une autre avait toutes les chairs mangées par les chiens, excepté les jambes, que recouvraient encore les bas ; les corps des trois autres étaient recouverts de boue et commençaient à se décomposer. Nous les lavâmes bien les mimes dans des draps blancs qui nous furent donnés par Mme ***, et nous les enterrâmes, toutes les cinq, dans le cimetière de Belleville, auprès de la croix. Les cinq tombes ont été recouvertes de pierres, après la Révolution, par les soins de leurs parents encore existants.

     

    J'eus bien de la peine à les sortir de ce fossé. Brodu répugnait à m'aider ; je le priai si bien, je lui dis que Dieu était avec nous, que ces bonnes religieuses étaient des saintes qui prieraient pour notre conservation, si nous leur rendions ce dernier service. Il se décida ; mais nous eûmes beaucoup de mal. Il les prit aux épaules et moi aux pieds, et nous les tirâmes. Ce qui nous fatigué le plus, ce sont les mouches : il y avait des essaims, voltigeant autour comme des abeilles.

     

    Je commençai, après cela, à faire un autre service ; le général Charette me fit donner les vivres à son quartier général que je suivais. Le général m'appelait sa bretonne. Je portais des vivres, des médicaments aux blessés ; je les relevais sur le champ de bataille et rendais compte au général de tout ce que j'apprenais. Je faisais encore les commissions des prêtres cachés dans les paroisses de Chaudé, de la Rabatelière, de Beaufou, des Lucs. Je prévenais les royalistes des jours où il y avait messe.

     

    Je revins à la Gaubretière ; tout était brûlé, toutes les personnes que je rencontrai faisaient le même service que moi ; on ne se cachait point les uns des autres ; tout le monde était royaliste. Je pensai que je rendrais plus de service à la suite de l'armée de Charette et j'y retournai. Le général en me voyant me dit : « Te voilà, ma bretonne ! » car j'avais conservé mon costume de breton, ce qui me faisait reconnaître des royalistes. Il m'envoya à Noirmoutier ; j'eus bien de la peine à passer dans l'île : les républicains me fouillèrent ; mais ils ne trouvèrent point la lettre que j'avais pour M. d'Elbée ; elle était cousue dans mon bonnet entre les deux doublures. Je le vis pendant les deux jours que je restai dans l'île. Il avait beaucoup de blessures qui le faisaient cruellement souffrir. M. de Boisy de la Gaubretière, qui était près de lui, était aussi blessé. Ils me reçurent bien, me firent donner ce dont j'avais besoin ; le général d'Elbée me chargea d'une lettre que je rapportai au général Charette et que je mis encore dans la doublure de mon bonnet. Il me chargea aussi de dire au général Charette qu'il allait mourir mais qu'il mourrait pour son Dieu et pour son roi. Je partis, et je rejoignis l'armée près de Vieillevigne.

     

    Le général Charette pleura lorsque je lui dis les paroles de M. d'Elbée. Je fus encore employée pendant quelques jours à panser des blessés qui avaient des plaies bien dégoûtantes. Plusieurs moururent ; je les enterrai. Mmes de Béjarry m'envoyèrent à Luçon. Je m'en tirai et revis au quartier général de Belleville où je repris mon service auprès des blessés. L'armée partit pour Chantonnay et les Herbiers ; je la suivis. Je fus, avec quelques personnes de la Gaubretière, pour revoir nos anciennes connaissances et nos parents ; nous n'en retrouvâmes guère ; tous étaient morts, ou bien les hommes étaient aux différents corps d'armée. Pour moi, n'ayant plus de parents, je promis de retourner à l'armée jusqu'à ma mort ou jusqu'au triomphe des royalistes. Je fis encore beaucoup de commissions pour le général Charette à Montaigu, à Luçon, à Fontenay, même à Cholet ; j'ai toujours eu le bonheur de bien m'en tirer. J'avais toujours sur moi ma médaille de la Bonne Vierge ; je ne l'ai point perdue ; la voilà encore ; c'est bien elle qui m'a sauvée !

     

    Le général Sapinaud m'aimait bien ; il m'appelait sa paroissienne, et chaque fois que je lui faisais des commissions, il me faisait boire un coup à sa gourde.

     

    Partout où j'allais, je tâchais de savoir les nouvelles. J'entendis, un jour, publier à Montaigu que les prêtres non assermentés seraient arrêtés de suite et amenés au district. Je savais où était M. Pronsat ; mais il y avait quatre lieues. J'arrivai comme les républicains. Mais ce pauvre Monsieur fut si saisi qu'il ne put se sauver. Une fièvre violente le prit ; les Bleus n'osèrent pas l'emmener dans cet état et résolurent de le garder jusqu'au lendemain pour qu'il fût en état de marcher. Ils mirent un fonctionnaire à la porte de sa chambre, une porte donnait dans la chaire. Au milieu de la nuit, pendant que les soldats, que nous avions fait bien boire, dormaient, M. le curé descendit par la chaire dans l'église. Je lui avais apporté un déguisement et je le sauvai. Je le conduisis à deux lieues de là, chez de braves gens, où il se cacha. C'était un saint, ce bon M. Pronsat. Nous disions toujours le chapelet. Il a été, après la Révolution, curé de Paimboeuf, où il est mort. J'ai été le voir. Il me fit une accueil que je n'oublierai jamais : nous pleurions tous les deux …

     

    Je rentrai à l'armée où j'ai encore soigné bien des blessés. J'ai fait encore les commissions des dames de Loudelières, de Buor, de M. de la Colinière, prêtre. Il m'a bien donné du mal, celui-là, pour le cacher d'une métairie à l'autre.

     

    Je suivis l'armée des Herbiers, nous fûmes à Pouzauges, à Châtillon, à Maulévrier. Là, il y eut un combat ; c'était M. Joly qui commandait l'avant garde. J'eus encore bien des blessés à soigner. Je fis enterrer quatre hommes de la Gaubretière qui furent tués dans cette affaire, les nommés Pasquier, Chacun, Micheau et Brochard. C'est le 9 Janvier 1794, que moururent à Noirmoutier les généraux d'Elbée, de Boisy, un enfant de la Gaubretière et Duhoux d'Hauterive. J'avais fait bien des commissions pour eux ; ils furent fusillés sur la place avec un chef républicain dont je ne me rappelle pas le nom.

     

    L'armée revint aux Herbiers où l'attendaient de grands renforts ; de là nous fûmes à Saint-Fulgent où l'on se battit bien (beaucoup d'hommes de la Gaubretière furent tués, et, de là à Mouchamps où nous poursuivîmes les Républicains ; mais ils se trouvèrent eux aussi des renforts. Le combat fut bien terrible. Je trouvai encore là des gens de la Gaubretière ; il y en eut beaucoup de morts ; j'aidai à en enterrer huit. Il y avait cinq blessés que je reconnus : je les fis panser par M. Morinière, chirurgien de l'armée, que je connaissais bien et qui m'aimait parce que j'étais souvent avec lui auprès des blessés. Je lui dis : « M. le chirurgien, venez ce sont des enfants de la Gaubretière, vous savez qu'on les retrouve partout. » Il y vint et nous les pansâmes : l'un avait un bras cassé par deux balles ; les autres avaient des balles dans la poitrine. J'appris, peu après, qu'ils étaient morts malgré nos soins. C'étaient des pères de famille.

     

    Après cette bataille, l'armée se dispersa. Le général et son état-major se retirèrent sur les paroisses des Lucs, Saint-Sulpice, Saligné (Saligny), la Copechagnière, la Merlatière. - La neige couvrait la terre ; il ne faisait pas beau à coucher dehors ; nous étions à la fin de janvier 1794. J'avais porté plusieurs lettres au général Sapinaud, à la Gaubretière et à Beaurepaire ; plusieurs fois ils étaient réunis dans la forêt de Grala et à la Marchegaisière. Le 27 janvier 1794, les généraux Charette et Sapinaud attaquèrent Saint-Fulgent. Les Bleus étaient occupés à relever l'arbre de la liberté que les Blancs avaient abattu quelques jours avant ; ils dansaient et faisaient grand bruit. Ils furent surpris ; nous les battîmes complètement, et ils prirent la fuite. L'armée se disposait à passer à Saint-Fulgent, quelques jours ; mais une autre colonne, venant de Montaigu, nous attaqua ; nous les battîmes d'abord, mais ils prirent leur revanche aux Quatre-Chemins où nous les avions poursuivis. L'armée se dispersa et le général rentra dans la forêt de Grala, où il resta plusieurs jours, pour correspondre avec les autres chefs. Je lui portai du pain dans cet endroit. Je retournai aux Quatre- Chemins où beaucoup de bons soldats de la Gaubretière étaient restés sur le champ de bataille. J'aidai à en enterrer plus de vingt. Nous transportâmes les blessés à la Barotière où beaucoup moururent de leurs blessures.

     

    Après être caché dans la forêt de Grala, le général Charette en sortit pour aller attaquer les Brouzils. Le combat fut vigoureux ; le général reçut une balle dans le bras. Malgré cette blessure, il resta jusqu'à la fin du combat.

     

    La troupe n'avait point de vivres et mourait de faim. Un convoi républicain était à la Chevrasse ; le général y court avec une poignée de ses soldats ; ils s'emparent du convoi. Le général fit faire, en sa présence, la distribution du pain, du vin dont on s'était emparé. J'eus un morceau de pain, qui me fit grand bien ; c'était le quatrième jour que je n'avais rien vu.

     

    Le général Charette se retira dans un couvent appelé la Morière, près de Machecoul, pour y faire soigner sa blessure. Il n'y resta pas longtemps tranquille ; il fut dénoncé ; les Bleus furent, la nuit, entourer le couvent. Le général, qui avait été averti, avait eu le temps de s'échapper ; mais ils tuèrent les religieuses et bon nombre d'habitants, qui s'étaient réfugiés dans l'église.

     

    Je restai dans les environs de Chauché, où je retrouvai Mmes de Loudelières, qui me firent les aider à panser des blessés. J'en retrouvai quelques-uns de la Gaubretière, les nommés Caillon et Bibart, deux braves qui avaient assisté à bien des batailles. Je fus à la Gaubretière pour prévenir leurs parents ; mais ils étaient tous morts ! Je revins les retrouver pour leur annoncer cette triste nouvelle. Nous nous mîmes à prier Dieu pour ceux qui avaient fini leurs souffrances.

     

    Je retournai à l'Airaudière, près de la Roche-sur-Yon, où M. de Buor m'envoya porter de l'argent et des vivres à M. de la Colinière, prêtre qui était caché dans la paroisse du Petit-Bourg.

     

    Je rejoignis ensuite l'armée à Chauché ; le général Charette se porta à la rencontre du général Sapinaud à Saint-Vincent. Ils battirent complètement les Bleus. Beaucoup de gens de la Gaubretière, amenés par le général Sapinaud, furent encore tués à Saint-Vincent. L'armée fut mieux, après cette bataille ; tous les bagages des Bleus étaient en notre pouvoir. Je reçus du pain et une paire de souliers ; c'est le général de Sapinaud qui me fit donner les souliers.

     

    Je ne retournai pas avec l'armée. Je restai dans les communes environnantes à soigner les blessés. J'allais d'une commune à l'autre, où je savais qu'il y en avait.

     

    Après la déroute de la bataille de la Roche-sur-Yon, je suivais un convoi de blessés ; nous étions à Saint-Sulpice, lorsque les Bleus tombèrent sur nous ; ils massacrèrent tous les blessés. Me voyant perdue, je tombai à terre et fis la morte ; plusieurs blessés furent massacrés sur moi. Je restai sans bouger jusqu'au lendemain. N'entendant plus rien, je me décidai à me relever ; j'eus beaucoup de peine. Je vis autour de moi plus de deux cents morts ; j'en reconnus plusieurs de la Gaubretière, entre autres les nommés Garreau et Gaboriau. N'ayant personne pour m'aider à les enterrés, je m'en fus, après avoir prié pour leurs âmes. J'étais exténuée de besoin ; je trouvai du pain tombé d'une charrette, j'en mangeai un morceau. C'était le 6 mars 1794.

     

    Le 28 avril, je me rendis, à la suite de l'armée de Pouzauges, où Charette et Sapinaud battirent complètement les Bleus. Tous les hommes de la Gaubretière suivaient le général Sapinaud à cette affaire. Il y eut beaucoup des nôtre de tués, mais un bien plus grand nombre de blessés. Je fus envoyée dans la commune de Saint-Michel pour y soigner les blessés, qui furent réunis dans les granges, où nous manquions de tout le nécessaire ; aussi la plupart moururent.

     

    Le 20 mai, je quittai la commune de Saint-Michel, avec quelques blessés de la Gaubretière ; nous y revînmes ensemble. Ces malheureux, qui étaient loin d'être guéris, furent soignés par M. Desjardins qui les plaça dans les abris qu'il avait fait couvrir avec des bruyères.

     

    La désolation était toujours grande. Cette malheureuse Gaubretière semblait un désert ; des milliers de corbeaux voltigeaient sans cesse et s'abattaient sur les endroits où des quantités de corps à peine couverts de terre, étaient enterrés ; il ne faisait pas bon se promener ; l'air était empoisonné.

     

    Je retrouvai quelques personnes de celles qui avaient passé la Loire ; leurs malheurs avaient été aussi grands que les nôtres.

     

    Aucune maison de la Gaubretière n'était restée debout depuis le Sourdy, habitation du général de Sapinaud, jusqu'à la plus chétive cabane. L'état-major avait été obligé d'aller s'établir au château de Beaurepaire, à une demi-lieue de là. Le 25 mai, je fus y trouver le général Sapinaud, qui me reçut bien. Il me croyait morte : il m'appela sa bretonne et me fit donner des vivres. Le lendemain, il me donna une lettre pour le général Charette. Je le rencontrai auprès de la Garnache ; je lui remis ma lettre, qui était, comme toujours, dans mon bonnet. C'était le 29 mai. Je restai plusieurs jours à la suite de l'armée, qui continua à se rapprocher de Challans, où une grande bataille eut lieu, le 6 juin 1794. Tous les généraux y étaient ; les morts et les blessés étaient tombés les uns sur les autres ; il y en avait tant que nous ne pouvions guère les soulager. J'en reconnus plusieurs. Un nommé Rochais, de la Gaubretière, avait une cuisse emportée ; il priait Dieu de toutes ses forces ; il me demanda de l'eau, que je tâchai de lui procurer. Il mourut sur le terrain. Je restai quelques jours seulement à soigner les blessés, qui furent recueillis dans les hôpitaux de Challans et de Machecoul. Je regagnai, comme je pus, Belleville. Je fus à l'Airaudière, où je découvris Mmes de Buor et de Loudelières ; je leur portai des vivres que j'allais chercher de tous les côtés, ainsi qu'à M. l'abbé de la Colinière, qui était avec ces dames. Je suis restée avec eux, les aidant à changer de cache, leur portant des vivres. Jusqu'aux premiers jours de juin 1795, je restai dans les environs de Belleville. Le général Charette m'envoya plusieurs fois porter des lettres au général de Sapinaud, que je trouvais souvent à la Gaubretière. Lui aussi aimait à quitter son camp de Beaurepaire, pour revoir la Gaubretière et son château du Sourdy ; il ne rencontrait partout que des monceaux de cendre. Un jour, je le trouvai assis, regardant les débris de son château. Il me dit alors : « Tiens, ma pauvre bretonne, tu vois bien tout cela : il ne me reste plus rien ; mais si notre Roi était sur son trône, tous mes malheurs seraient oubliés ; je serais le plus heureux des hommes. »

    M. de la Colinière était resté caché dans la commune de Dompierre. Mme de Buor, qui rentrait à l'Airaudière quand elle pouvait savoir que les colonnes républicaines n'étaient pas de ce côté, m'invita à aller m'établir chez elle pour servir M. l'abbé de la Colinière ; j'y allais chaque jour et je portais à ce digne prêtre ce qui lui était nécessaire. Il m'attendait pour dire sa messe, que je lui servais, lorsque les hommes qui le faisaient habituellement étaient absents ; j'allais prévenir les habitants des campagnes pour les inviter à se rendre à la messe.

     

    Mme de Buor et M. l'abbé de la Colinière m'envoyèrent bien des fois à Fontenay, à Luçon et à Nantes ; j'eus toujours le bonheur de bien faire leurs commissions.

     

    Le 28 juin 1795, les généraux Charette et Sapinaud attaquèrent les Bleux aux Essarts ; ils les battirent complètement et s'emparèrent de leur camp. J'étais à la Merlatière lorsque j'appris que l'on se battait aux Essarts. N'en étant qu'à une lieue et entendant la fusillade, j'y courus ; je trouvai encore plusieurs des nôtres. La division de la Gaubretière était toute à cette affaire ; nous ramassâmes plusieurs blessés, entre autres les nommés Gaboriau et Bossard, qui moururent dans nos bras en prononçant les mots : « pour Dieu et le Roi ! ». J'emmenai à l'Airaudière les nommés Coudrin, Soulard et Clénet. Mme de Buor, qui était à la Gaubretière, les soigna si bien que nous les guérîmes.

     

    On parlait partout d'un débarquement qui devait se faire dans les environs de Saint-Gilles ; on disait que les princes devaient venir dans notre armée ; mais nous ne reçumes que des vivres, des munitions : on en chargea plus de cinquante charrettes. On ne parla plus des princes. Nous perdîmes peu de monde à ce débarquement : les Bleus avaient fui à notre approche. Le brave Echasseriau, nommé capitaine d'une des compagnies de la Gaubretière, eut la tête emportée par un boulet. A Saint-Gilles, nous eûmes quelques blessés, entre autres les nommés David et Bourgeois, de la Gaubretière .

     

    Je revins au quartier général de Belleville. Quelques jours après, je revins à l'Airaudière, chez Mme de Buor, où je continuai à servir M. l'abbé de la Colinière ; je l'accompagnais, lorsqu'il pouvait sortir de sa cache, pour venir à l'Airaudière.

     

    Le 28 novembre 1795, le général Charette abandonna le camp de Belleville, poursuivi de près par les Bleus ; il prit le chemin de Saint-Denis et se réfugia dans la forêt de Grala, d'où il fit sa jonction avec le général Sapinaud, pour marcher sur Mortagne. Ils battirent les Bleus au village de La Châtaigneraie, commune de la Gaubretière. Libaud, Victor, et Racaud, tous les deux capitaines de la paroisse de la Gaubretière, furent tués. Racaud, en mourant, dit à M. de Sapinaud : « Mon général, je meurs pour mon Roi, et je meurs content ! » Je rejoignis à la Châtaigneraie le général et je lui remis une lettre de M. l'abbé de la Colinière, qui était son parent. Je rapportai la réponse du général. Je retournai dans la forêt de Grala où le général charette s'était retiré. Le 26 décembre 1795, l'armée de charette et celle de Sapinaud attaquèrent les Républicains aux Quatre-Chemins, par une vigoureuse charge de cavalerie, commandée par Sauvageot, officier de la Gaubretière, dont la bravoure égalait le courage. Les premiers postes enlevés, Charette et Sapinaud, à la tête de leur armée, détruisent les retranchements et pénètrent jusqu'aux Républicains, contre lesquels ils luttent corps à corps.

     

    Sauvageot, M. du Chillou, M. Brein, tous les trois chefs supérieurs de la Gaubretière, furent blessés. Nous perdîmes encore les braves Charbonneau, Coudrin, Paillas, Rambaud, Brochard, Landreau, Brochu. Ils trouvèrent, aux Quatre-Chemins, la mort qu'ils avaient affrontée dans tant de combats.

     

    Le 28 novembre 1795, une messe solennelle fut célébrée par l'abbé Remaud, sur le plateau de la Roullière. Les soldats de charrette et de Sapinaud y assistèrent le chapelet d'un main et le fusil de l'autre. Le 2 janvier, les Bleus furent encore attaqués par Sapinaud et Charrette, sur la route de Montaigu à Aigrefeuille. La division de la Gaubretière, toujours à l'avant-garde, soutint le choc des Républicains pendant que l'armée se retirait du côté de la Bruffière. Elle resta quelques jours dans cette localité pour y prendre du repos. Surpris par une colonne républicaine, commandée par Travot, les deux généraux se retirent avec leur armée dans les landes de Saint-Symphorien où ils livrent un combat inégal à quatre bataillons républicains. Sapinaud et charrette se retirèrent du côté de Chavagnes. L'armée rendue là manquait de tout : plus de munitions, plus de vivres. La malheureuse division de la Gaubretière était exténuée ; les hommes qui en faisaient partie n'avaient plus que leur courage et leur confiance en Dieu pour les soutenir.

     

    Je retournais auprès de Mme de Buor qui continua à me faire servir l'abbé de la Colinière, qui m'envoya à Saint-Sulpice pour avoir des nouvelles du général Charette. Je retournai lui annoncer qu'il était blessé et qu'il avait été pris par les Républicains, dans le petit bois de la Chaboterie.

     

    Je restai à l'Airaudière pendant plusieurs années. Je suivis Mme de Buor partout où ses nombreuses affaires l'appelaient. Revenue avec elle à la Gaubretière, j'ai eu le malheur de la perdre en 1829. Recueillie par son neveu (M. de Rangot, maire de la Gaubretière), je finirai chez lui mes jours. Je n'ai jamais rien obtenu. Dieu seul m'a récompensée, puisque, maintenant que je suis aveugle, je suis dans une maison charitable dont le maître pourvoit à mes besoins.

     

     


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    Saint-Christophe la Chartreuse…

     

     

     

    Nous voici à présent près de Rocheservière et de lieux que le général Charette fréquentait assidûment.

     

    Rocheservière, tout d’abord qui contenait deux paroisses. Notre-Dame de Rocheservière qui deviendra commune et Saint-Sauveur. Cette dernière n’était au XIII° siècle qu’une chapelle qui fut détruite par les protestants le 6 avril 1568, puis à nouveau détruite par les révolutionnaires. Suite à l’effondrement de l’église Notre-Dame, Saint-Sauveur accueillera néanmoins les habitants de Rocheservière pour les offices religieux. Sa nef sera mise à terre en 1860 et ce qui nous parvient aujourd’hui ne correspond plus qu’au chœur de Saint-Sauveur.

     

    Deux autres paroisses seront rattachées à Rocheservière en 1827 : La Grolle et Saint-Christophe la Chartreuse.

     

    A Saint-Christophe, c’est toute une histoire qui va capter notre attention et nous allons essayer de la résumer. En 1779, avait été installée une cloche de 500 livres nommée Pélagie-Augustine. La révolution arrive et le curé Vincent Poisson est exilé en Espagne. On sait que depuis le décret du 22 septembre 1793, les cloches doivent être saisies par les pseudo-autorités républicaines pour être fondues afin de faire des canons. François Méchineau, un colporteur bien connu des environs, arrive un jour de décembre 1793 dans le village pour annoncer que les bleus arrivent pour prendre la cloche de Saint-Christophe. S’en suit une panique générale dans la population pour sauver Pélagie-Augustine. Il faut la descendre du clocher et ce n’est pas une mince affaire. C’est le charpentier René Bretin qui s’occupe de l’opération après qu’on l’ait  fait sonner une dernière fois. Toute la population qui n’est pas à la guerre se décide à accompagner la cloche dans son périple incertain et on ne sait trop quoi faire. Jacques Moreau a fourni une solide charrette et Jean Oliveau ses deux meilleurs bœufs. Il est question de la cacher dans un souterrain du château de Rocheservière, mais arrivés à hauteur des bois de Grammont, un éclaireur annonce que Rocheservière grouille de bleus…. La cacher dans un taillis ? L’enterrer ? Comment faire ? Rose Mauvillain voudrait qu’on la jette dans l’étang de Grammont mais il n’est pas assez profond. C’est alors qu’un petit valet de la métairie de Rouville dont le nom se perd dans les tréfonds du passé a l’idée de la jeter dans un trou de la Boulogne. En dégringolant de la charrette, la malheureuse cloche heurte un rocher et se fêle. Après bien des efforts, on parvient à la faire glisser dans les eaux particulièrement profondes à cet endroit. S’en suit un bouillonnement sinistre et Pélagie-Augustine a disparu. Les paroissiens disent une dernière prière avant de s’en retourner à leur village désormais muet. Trois jours plus tard, les républicains arrivent, et furieux de ne rien trouver dans le clocher mettent le feu à l’église…

     

    Ce n’est qu’en 1807, que l’on ira repêcher Pélagie-Augustine qui dormait dans les eaux noires de la Boulogne, mais malheureusement, elle ne sonnera jamais plus à Saint-Christophe de son tintement grêle si connu des habitants. On se souviendra longtemps dans le village du « Trou de la Cloche » où Pélagie-Augustine fut noyée. En 1827, comme nous l’avons vu plus haut, Saint-Christophe sera rattachée à Rocheservière avec la Grolle et Saint-Sauveur, Pélagie-Augustine partira dans le clocher de Rocheservière auprès d’autres congénères. Encore une fois malheureusement, en 1946, le curé de Rocheservière fera fondre Pélagie-Augustine…. C’est ainsi que cette malheureuse cloche, qui fut tant regrettée par les habitants du village, termina sa carrière…

     

     

       L’église de Saint-Christophe est déclarée « petite, brûlée et abandonnée » en 1796 par les autorités républicaines. Il n’était point question que Pélagie-Augustine puisse y retourner. Cent ans plus tard, il ne reste plus que quelques murs d’environ deux mètres de haut laissant encore deviner les amorces des baies. En 1908, on peut encore y voir des fondations en forme de croix d’environ 180 m² ainsi que l’ancien cimetière.

     

    Sa consoeur du village de la Grolle est quant à elle déclarée en bon état en 1796, malgré le fait qu’elle ait été incendiée le 27 février 1794 par la colonne infernale de Cordelier (1) (elle avait aussi subi ce même supplice en 1568, de la part des protestants). Dans un grand état de délabrement, elle sera abattue en 1832 alors que sa cloche, (qui datait de 1504) ainsi que son carrelage avaient été plus tôt,  rejoindre  Saint-Sauveur de Rocheservière. Ses derniers vestiges disparaîtront en 1878 et le vieux cimetière où se trouvent encore quelques ossements six années plus tard. On se souviendra des registres clandestins de l’abbé Mitrecey qui continua son ministère, au service des paroissiens de La Grolle et de Saint-Christophe la Chartreuse pendant les heures les plus noires de l'histoire vendéenne…

     

    Note:

     

    (1) Des femmes de la Grolle seront massacrées en plein travaux des champs.

      

                                                                                            RL

    Novembre 2011

      

    Notre-Dame et Saint-Sauveur de Rocheservière

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      

    La Grolle : monument à la mémoire des victimes

      

      

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      

    La Grolle: Emplacement de l'église et du cimetière

      

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      

    Souvenir...

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      

    Saint-Christophe la Chartreuse...

      

      

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      

      

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      

    Vieux moulin...

    Saint-Christophe la Chartreuse....

      


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    Le Cimetière des Martyrs…

     

     

         Une fois n’est pas coutume, rappelons des lieux et des événements connus.

     

    Comme Charette dans la forêt de Grasla, Stofflet possède dans la forêt de Vezins un refuge pour les non-combattants, les blessés et la population terrorisée par l’armée républicaine. Le 25 mars 1794, la colonne infernale de Crouzat, guidée par un traître du nom de Porcher arrive en vue du camp de Stofflet, installé au cœur de la forêt où à cette époque il ne passe aucun chemin. Les républicains arrivés à une cinquantaine de mètres du camp, mademoiselle Vandangeon, infirmière, occupée à soigner les blessés vendéens donne l’alarme, mais hélas, il est bien trop tard et Stofflet est absent. S’en suit une horrible boucherie de 1200 à 1500 victimes. Des blessés, mais aussi une énorme proportion de femmes, vieillards et enfants qui s’étaient réfugiés là fuyant l’horreur et l’incendie. Crouzat qui vient déjà de massacrer des innocents à « la Bauge des Buissons » près de l’Etang de Péronne, se déchaîne littéralement sur cette population sans défense. Les femmes représenteront la moitié des suppliciés et les enfants un tiers.

     

    Deux jours plus tard, Stofflet découvre le carnage. Ses hommes,  devenus fous de douleur et de rage, se mettent à la poursuite de la colonne de Crouzat. Ils rattrapent les assassins aux Oulleries, non loin de la Durbelière, une quinzaine de kilomètres au sud de la forêt de Vezins.  7 000 blancs contre 8 000 bleus. Les Vendéens font à leur tour une boucherie de la colonne infernale et personne ne s’en plaindra je pense…

     

    A l’emplacement de l’ancien hôpital-camp de Stofflet, a été construite une chapelle par la famille de Colbert de Maulévrier puis occupée par les cendres de plusieurs membres de la famille de Chabot, ces deux familles ayant eu des victimes dans la tuerie du 25 mars. Une autre chapelle, plus petite, à l’arrière de la précédente et fréquentée notamment par les membres de la « Petite-Eglise » nous rappelle la tragédie. Ces deux chapelles ont été plusieurs fois vandalisées jusqu’aux années 2000 par des adeptes de la « démocratie ». Ces actes ont été jusqu’à sortir des squelettes de leurs tombeaux pour les accrocher dans les arbres attenants… Nous ne ferons pas de commentaires.

                                                                                            RL

    Novembre 2011

     

     

      


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    L'un des trésors de Charette....

         Je possède cette coupure de journal depuis 2007. Comment se fait-il que si cet endroit est « un lieu de fouille archéologique », l’état n’ait jamais pensé à s’en préoccuper alors que tout le monde connaissait cette histoire, en particulier d’après les travaux de Didier Audinot. Tout simplement parce que la république n’y croyait pas et que bizarrement le trésor s’étant avéré réel, il devenait des plus intéressants. Je ne disculpe pas les jeunes gens de leur faute, mais n’était-ce pas un excellent moyen pour l’état, une fois de plus, de voler  de l’argent qui ne lui appartient pas ?

     

                                                                                                               RL

    Octobre 2011

      

      


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    Note sur le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau

     

     

    Je n’ai pas cru devoir interrompre le cours de ce traité pour réfuter les erreurs dont le philosophe Génevois a fait la base de son fameux Contrat Social. Si quelques-uns de mes lecteurs avoient encore besoin de cette réfutation, on peut la leur fournir en peu de mots.

    Tout le système de Jean-Jacques porte sur trois erreurs fondamentales. La première est dans la manière même dont il pose son grand problème. Voici ses expressions mêmes, livre premier, chapitre 6.

    « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Tel est continue Jean-Jacques, le problème fondamental dont le Contrat Social donne la solution ».

    Si notre philosophe, en posant ainsi son problème, a voulu le rendre applicable à tout contrat social, il a confondu l’objet essentiel de ce contrat avec la manière de le remplir. Cet objet sans doute est la protection de chaque citoyen par la force commune ; cet objet est le salut du peuple. Mais ce peuple en se réunissant, ne veut-il son salut qu’à condition que chacun en s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Il peut bien se trouver un fou qui aimera mieux périr dans la rivière, en n’obéissant qu’à lui-même, que se sauver, en faisant la volonté d’un autre ; mais assurément tous les citoyens n’ont pas cette folie. Ce que veut le peuple, c’est son salut ; il le veut absolument et nécessairement. Mais ce salut, qu’il le trouve en faisant sa volonté, ou bien en obéissant à une autre volonté, cela tient aux moyens, et non pas à l’objet essentiel de la société ; et certainement ces moyens comparés à l’objet même sont forts indifférens. Sauvez le peuple, et faites son bonheur ; voilà ce qu’il demande dans tout Contrat Social ; mais le laisser périr plutôt que le sauver par des loix qu’aurait faites un sénat, qu’auroit faites un monarque, et auxquelles le peuple ne feroit qu’obéir ! c’est une absurdité qui jamais n’entra dans la tête du peuple. Elle nen devient pas plus raisonnable pour avoir passé par la cervelle d’un philosophe. C’est pourtant sur cette  absurdité que porte tout le Contrat Social du Génevois. Il veut bien que chacun trouve son salut par le pacte social ; mais il faut que chacun y trouve son salut en n’obéissant qu’à lui-même ; s’il s’agit de le faire en obéissant à un autre, plus de salut, et plus de pacte social ; il faut aller errer de nouveau dans les bois avec les ours et avec les loups.

    Comment un ouvrage qui porte tout entier sur cette absurdité, puisque c’est là son problème fondamental, a-t-il pu éblouir tant de lecteurs ? Je l’expliquerois bien ; mais il faudroit dire aux uns : vous lisez avec si peu de réflexion, que vous êtes très faciles à tromper ; et aux autres : vous lisez avec de si mauvaises intentions, que vous seriez fâché de n’être pas trompés. Vous n’aviez qu’à arrêter Jean-Jacques sur l’énoncé même de son problème ; vous n’aviez qu’à lui montrer dans cet énoncé la plus fausse et la plus absurde des suppositions ; et tout son système se trouvoit réfuté, et son Contrat Social n’étoit qu’une chimère.

    Sans doute, s’il n’y a ni salut ni contrat social qu’autant que chacun n’obéira qu’à lui-même, la loi ne peut plus être que l’expression de la volonté générale, puisque celui qui n’auroit pas voulu la loi, n’obéiroit plus à lui-même en obéissant à la loi ; mais  contentez-vous de définir la loi : ce qui est prescrit à tous par l’autorité légitime pour le salut de tous ; aurez-vous besoin alors de cette expression de la volonté générale pour trouver la loi ? Voilà comme une erreur coule d’une autre erreur ; comme cette définition de la loi, de la volonté générale, dérive uniquement de la fausse supposition insérée par notre philosophe dans son problème fondamental ; de cette absurde supposition, que l’objet du Contrat Social n’est pas simplement la salut du peuple, mais ce salut opéré en suivant la volonté du peuple, et par des moyens uniquement dicté par le peuple, et qui plus est, par chaque individu. Car il est évident que si par le contrat social chacun n’est obligé d’obéir qu’à lui-même, il n’y a plus de loi pour celui qui ne l’a pas consentie, et qui ne la veut pas. Il n’y a plus de majorité qui l’emporte sur la minorité, ni sur l’individu ; puisqu’en obéissant à une loi de la majorité, contre sa propre volonté, l’individu évidemment ne s’obéirait plus à lui-même ; puisqu’évidemment encore cet individu obligé d’adhérer à la loi de la majorité ne resteroit plus aussi libre qu’auparavant, c’est-à-dire qu’avant le Contrat Social. Voilà le plus absurde des veto, le veto Polonois, conséquence directe et immédiate du Contrat Social de notre philosophe. Pour que la loi existe, il faut, ou massacre l’individu opposant, ou bien qu’il renonce à la société. Car tant qu’il en seroit membre, il n’obéirait plus à lui-même en obéissant à la loi ; le contrat social seroit rompu.

    Voyez encore comment une autre erreur emmène une autre erreur dans ce fameux contrat social.

    L’absurde supposition qu’il n’y a point de salut du peuple à chercher, et qu’il faut renoncer au contrat social dès que quelqu’un doit obéir à un autre que soi, conduit à cette fausse définition de la loi qui en fait essentiellement l’expression de la volonté générale ; cette seconde erreur ne laisse voir à Jean-Jacques d’autre souverain que le peuple. Arrêtez le philosophe dès-l’instant où il pose son problème ; faites lui voir que tout est dit quand le peuple est heureux et sauvé ; que fort peu importe qu’il le soit en s’obéissant à lui-même ou bien en obéissant à un autre ; faites-lui voir qu’il peut en être d’un peuple comme d’une famille, qui n’en est pas moins heureuse quoiqu’elle ne le soit qu’en obéissant à son chef ; n’allez pas même chercher s’il est possible que des millions d’individus fassent un peuple heureux, en n’obéissant qu’à eux-mêmes ; il suffira que le peuple puisse trouver son bonheur sous les loix d’un conseil ou d’un monarque, pour que la loi ne soit plus essentiellement l’expression de la volonté générale. Cette seconde erreur détruite, vous en avez détruit une troisième, celle de la souveraineté essentiellement existante dans le peuple ; puisqu’on vous  le dit essentiellement souverain, parce qu’on lui attribue, comme essentiel, le droit de faire la loi et n’obéir qu’à lui-même.

    Remarquez même qu’il y a ici un cercle vicieux ; car si vous demandez pourquoi le peuple est souverain, on vous dira : parce qu’il a seul le droit de faire la loi. Demandez ensuite pourquoi il a seul droit de faire la loi, on vous dira : parce qu’il est seul souverain. Tout cela va se fondre dans cette première supposition, que par le contrat social chacun s’unit à tous pour être heureux, mais pour ne l’être qu’en obéissant à lui-même. C’étoit-là ce qu’il fallait commencer par démontrer ; mais chercher à le démontrer, c’étoit courir le grand risque de faire observer que tout le Contrat Social portoit sur cette supposition. Le Génevois a mieux fait ; fort adroitement il a inséré cette supposition comme démontrée dans la position de son problème fondamental. On ne s’est pas avisé de l’arrêter dans la position même de son problème ; il est allé en avant, et on s’est trouvé embarrassé pour le réfuter.

    Ce n’est pas assurément qu’il n’y ait bien d’autres vices dans ce prétendu Contrat Social. C’en est un bien étrange que d’avoir parlé de peuple souverain, de son autorité, sans avoir seulement examiné ce que c’est que l’autorité, la souveraineté ; que de croire le peuple seul souverain, uniquement parce qu’il auroit suffrage pour les loix, comme si le devoir de veiller sur l’exécution des loix, le pouvoir et le droit de poursuivre et faire poursuivre les infracteurs, ne faisoient pas partie de la souveraineté. C’est un bien petit tour d’adresse, que de réfuter vigoureusement ceux qui mettent le droit dans la force, pour mettre soi-même l’autorité dans la multitude, comme si le nombre des bras étoit autre chose que la force.

    C’est insulter à ses lecteurs que leur donner quelques sarcasmes, quelques épigrammes sanglantes pour toute réponse à des opinions qu’on ne prend pas la peine d’approfondir ; et d’aller ensuite en avant comme si on les avoit solidement réfutées. C’est ainsi que le Génevois croit avoir tout dit contre l’autorité qui vient de Dieu, en disant que la maladie en vient aussi ; comme si les causes secondaires qui nous donnent la fièvre, suffisoient pour rendre la volonté d’un homme, supérieure à l’homme son égal ; comme si le même agent produisoit par des causes purement physiques, un objet tout moral, tel que l’autorité, comme il produit par ces causes purement physiques et secondaires, ou la fièvre, ou la pluie, et la foudre et les tempêtes. C’est ainsi encore que le Génevois croit avoir tout dit contre l’autorité dérivée dabord du droit paternel, en souriant avec mépris, et sur le roi Adam, et sur le roi Noë ; comme si l’idée la plus utile qu’on puisse donner des princes, n’étoit pas d’en faire les pères du peuple ; comme s’il étoit possible de concevoir sans une action bien expresse de la Divinité, ou Adam, ou Noë, soumis à la volonté et à l’autorité de leurs enfants. C’est une atrocité dans le Genevois, que ces objections pillées dans Bayle, pour faire regarder le christianisme comme peu favorable au vertus patriotiques ; mais c’est une ineptie en politique comme en religion, que de substituer au christianisme une religion purement civile, c’est-à-dire, une religion qui n’ayant de base que la volonté de l’homme n’inspireroit que le mépris pour elle-même, les soupçons et la méfiance contre le magistrat qui en seroit l’auteur, ou en exigeroit l’observation.

    J’aurois un livre à faire sur les erreurs de ce soi-disant Contrat Social. En voilà plus qu’il n’en faut pour montrer combien il est vicieux dans sa base et ses détails.

     

     

    Barruel

    Octobre 1791

      

     

                 Texte tiré du « Journal Ecclésiastique » d’octobre 1791, Paris, Crapart. LOC. CIT. P. 342 à 352.

    Nous publions ce texte en respectant l’orthographe du temps.

     

      

     

    RL

     Octobre 2011

     

    Barruel et Rousseau....

     Augustin Barruel

     

      

     

      

      


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