• Rapport de Bertand Barrère de Vieuzac (1755-1841)....

    Rapport de Barrère du 1er octobre 1793…

     

    CONVENTION NATIONALE

     

    RAPPORT SUR LA VENDEE

    AU NOM DU COMITE DE SALUT PUBLIC

    PAR BARRERE

     

    Dans la séance du premier octobre 1793

     

    Imprimé par ordre de la Convention Nationale

     

     

    CITOYENS,

     

    L'inexplicable Vendée existe encore, & les efforts des républicains ont été jusqu'à présent impuissans contre les brigandages & les complots des royalistes qu'elle recèle.

     

    La Vendée, ce creuset où s'épure la population nationale, devroit être anéantie depuis long-temps ; & elle menace encore de devenir un volcan dangereux. Vingt fois, depuis l'existence de ce noyau de contre-révolution, les représentans, les généraux, & le comité lui-même, d'après les nouvelles officielles qu'il recevoit, vous ont annoncé la destruction prochaine de ces fanatiques. De petits succès de la part de nos généraux étoient suivi de grandes défaites ; trois fois victorieux dans de petits postes, chacun d'eux a été vaincu dans une forte attaque.

     

    Les brigands de la Vendée n'avoient ni poudres, ni canons, ni armes ; d'un côté l'Anglais par ses communications maritimes, de l'autre nos troupes, tantôt par des défaites, tantôt par leur fuite, tantôt par des évènemens, qui ressemblent à des intelligences concertées entre quelques-unes de nos troupes, quelques charretiers d'artillerie & les Vendéistes, leur ont fourni de l'artillerie, des munitions & des fusils.

     

    L'armée que le fanatisme a nommée catholique royale paroît un jour n'être que peu considérable, elle paroît formidable le lendemain ; est-elle battue, elle devient comme invisible, a-t-elle des succès, elle est énorme. La terreur panique & la trop grande confiance ont tour à tour dénombré avec une égale exagération nos ennemis. C'est une force de prodige pour des imbécilles ou des lâches. C'est un rassemblement très-fort, mais non pas invincible pour des militaires, c'est une chasse de brigands & non une guerre civile pour des administrateurs politiques.

     

    Cette armée catholique royale qu'on a portée long-temps à 15, à 25, à 30 mille, est aujourd'hui, par le rapport des représentans du peuple près les côtes de Brest, d'environ cent mille brigands : on croyoit qu'il n'existoit qu'une armée, qu'un rassemblement ; aujourd'hui l'on compte trois armées, trois rassemblemens. Les brigands depuis l'âge de 10 ans jusqu'à 66, sont en réquisition par la proclamation des chefs. Les femmes sont en vedette, la population entière du pays révolté est en rébellion & en armées ; nous aurions une juste idée de la consistance de cette armée de révoltés en énumérant les différents districts qu'elle occupe, à quelques réfugiés près.

     

    On croyoit pouvoir les détruire le quinze septembre ; le tocsin avoit réuni vers le même but un nombre étonnant de citoyens de tout âge. Le pays s'étoit mis tout entier en réquisition avec ses piques, ses faulx, ses instrumens même du labourage & avec des subsistances pour quelques jours seulement. Des contingens prodigieux par leur nombre autant que par la difficulté de les nourrir, de les armer, de les approvisionner, des contingens nombreux, levés presqu'à la fois depuis Angers jusqu'à Tours, & depuis Poitiers jusqu'à Nantes, sembloient annoncer que la justice nationale alloit enfin effacer le nom de la Vendée du tableau des départemens de la République. Les contingens bivouaquoient, les uns gardoient le côté droit de la Loire, les autres devoient appuyer les colonnes de nos troupes.

     

    Jamais depuis la folie des croisades on n'avoit vu se réunir spontanément autant d'hommes qu'il y en eut tout-à-coup sous les drapeaux de la liberté pour éteindre à la fois le trop long incendie de la Vendée.

     

    Mais soit par défaut de principes & d'ensemble dans l'exécution des mesures & du plan de campagne, soit par toute autre cause que nous rechercherons plus sévèrement quand nous pourrons rapprocher tous les faits jusqu'à présent obscurs, compliqués, désavoués ou contradictoires, la vérité est que les citoyens des contingens ont été ralentis, découragés par le non-emploi ; que les contingens se sont fortement nui eux-mêmes par leur masse, se sont nui par le manque de subsistances ou par leur mauvaise & inégale distribution.

     

    On n'a pas su, on n'a pas pu en tirer le parti convenable pour frapper un grand coup & faire une guerre d'irruption, au-lieu d'une attaque de tactique.

     

    La terreur panique qui a toujours perdu & vaincu sans retour les grandes masses, la terreur panique a tout frappé, tout effrayé, tout dissipé comme une vapeur ; la journée du 18 a été désastreuse.

     

    Un plan de campagne avoit été conçu & long-temps discuté, & le partage d'opinions survenu dans le conseil de guerre au commencement de septembre, avoit été vuidé par l'approbation du comité, qui avoit pensé, après une longue discussion, que le principal moyen étoit de garantir les bords de la mer & d'empêcher toute communication des rebelles avec les Anglais.

     

    Le comité étoit fondé dans cette opinion principale, sur ce qu'il falloit garantir d'abord Nantes des brigands qui s'y portoient sans cesse, ensuite la ville de Nantes contre Nantes elle-même, c'est à dire contre l'avarice de quelques commerçans, l'aristocratie de quelques autres & la malveillance de quelques fonctionnaires publics ; le comité avoit appris par le représentant du peuple Goupilleau, que le 15 août, pendant la nuit & les trois journées suivantes, une partie de l'armée de la République avoit entendu les signaux en mer, les coups de canon répétés à onze heures, à une heure & et à trois heures, & de même pendant la nuit.

     

    Le comité avoit appris depuis cette époque que les représentans du peuple à Nantes avoient les preuves de la communication des rebelles avec les Anglais, & que plusieurs fois les fanatiques de la Vendée s'étoient plaints au commencement du mois d'août de ce que les anglais ne leur envoyoient pas les six mille hommes qu'ils leur avoient promis.

     

    Il résulte d'un rapport communiqué par le ministre de la marine & fait par un chirurgien nommé Jean-Baptiste Sanat, venant d'Angleterre où il a été amené prisonnier en revenant de Cayenne sur le navire Le Curieux de Rochefort, il en résulte qu'on connoît à Portsmouth dans l'intervalle de 24 heures tout ce qui se passe à Nantes & dans la Vendée, & qu'on recevoit des nouvelles & de l'argent pour les émigrés par le moyen de batteaux pêcheurs Français qui vont débarquer à Jersey & au Gernesey.

     

    Le comité étoit appuyé sur la considération majeure des manoeuvres pratiquées dans le port de Brest, & de l'appui de fédéralisme répandu dans les départemens de la ci-devans Bretagne. Il a donc fallu porter toute son attention vers Nantes, il a fallu renforcer cette portion de l'armée des côtes de Brest, qui devoit garantir la partie si intéressante de l'Ouest et chasser avec une armée agissante, les brigands qui attaquoient sans cesse la ville de Nantes.

     

    Quarante mille citoyens ont fui devant cinq mille brigands, & la Vendée s'est grossie de cet incroyable succès. La mort de plusieurs pères de famille a jetté la stupeur dans les contingens ; & le général Rossignol écrivoit le 22 septembre au général Canclaux : "les contingens n'existent plus, on n'a pas su en tirer parti, ils sont plus nuisible qu'utiles dans le moment. On se tient sur la défensive à Saumur & au Pont de Cé. On ne peut faire aucun mouvement.

     

    Quant au côté d'Ancenis, les tocsins auroient appelé des auxiliaires de la Vendée & non pas des défenseurs de la liberté ; le représentant Méolle s'est vu forcé d'y contenir les amis secrets des rebelles Vendéistes, & de faire brûler publiquement des drapeaux blancs.

     

    C'est d'après ces notions essentielles & ces motifs puissans, que l'on a vu l'armée sortant de Mayence se porter vers Nantes, pour attaquer vivement, quoiqu'un peu plus tard, les rebelles de Mortagne & de Chollet. Les troupes de cette garnison ont été, puisqu'il faut le dire, la pomme de discorde des deux divisions militaires des côtes de Brest & des côtes de la Rochelle. Chaque général vouloit commander à ces troupes disciplinées sortant de Mayence. Chacun pensoit être victorieux avec ces 16 mille hommes joints aux forces qu'ils commandoient auparavant ; on se divisoit sur ce point, & la République seule en a souffert.

     

    Au moment où le conseil de guerre tenu à Saumur, le 2 septembre, sur les moyens d'employer la force venue de Mayence, tous les représentans reconnurent que les rebelles étoient aux portes de Nantes, & que là étoient les grands dangers, si les rebelles avoient pu prendre les Sables & s'approcher des départemens maritimes voisins, dont l'esprit n'est pas bon pour la République.

     

    Après être partis de Saumur, les représantans arrivent au moment où les rebelles attaquoient Nantes, pour la quatrième fois depuis la fin d'août : ils avoient été repoussés déjà avant l'arrivée des forces de Mayence.

    Les dispositions étoient faites : la division commandée par Beysser, du côté de Machecoul & de Montaigu, vers la rive gauche de la Loire, après avoir balayé la patrie qui lui étoit désignée, devoit se réunir aux troupes venues de Mayence dans le bourg de Torfou. Les chemins mauvais, les abattis & peut-être des trahisons ont empêché l'exécution de cette mesure.

     

    D'ailleurs, comme la vérité est le premier tribut que le comité doit à la confiance dont la Convention l'a investi, il faut dire qu'une partie de nos troupes n'a pas conservé dans sa marche les moeurs que doivent avoir les armées de la République. On a pillé à Torfou, en reconnoissant ce poste ; & pendant le pillage, les soldats ont été cernés & très-fortement maltraités par les brigands.

     

    Le bataillon de la Nièvre, qui étoit à son poste, & qui gardoit les canons, a été investi par les brigands. Il a été étonné du nombre & de l'impétuosité des assaillans ; il a plié & les canons ont été pris. Vous avez déjà appris les détails de cette journée, dont le revers a été réparé dans la même journée par les mêmes troupes en avant de Clisson, lorsque le corps d'armée a repoussé l'ennemi.

     

    Ici se présente la journée des rebelles, celle dont les succès ont étonné un instant nos troupes. C'est la journée du 19 septembre dont je veux parler.

     

    Ce jour-là, les troupes de Mayence se battoient à Torfou avec grand échec.

     

    Ce jour-là, les troupes de Mayence se battoient à Paloi, aux portes de Nantes, avec grand succès.

     

    Ce même jour, les troupes, aux ordres de Rossignol, étoient repoussées de Vihier par les brigands ; & quoique la division de Santerre fût forte de nombreuses réquisitions, elle étoit entièrement battue à Coron, où elle a perdu son artillerie ; des pères de famille ont demeuré sur le champ de bataille, & la terreur a frappé les contingens.

     

    Que produisit cette triste journée, outre les malheurs qu'elle éclaira ? elle produisit des plaintes, des soupçons entre les chefs. Ils écrivoient de Saumur, pour se plaindre de ce que les brigands étoient renvoyés vers cette partie, tandis que les troupes de Mayence étoient occupées à se battre aussi, ainsi que la division de Beysser contre d'autres rassemblemens de brigands, à la fois à Torfou, à Mortagne & à Montaigu. La défaite de Saumur n'a pas été un contre-coup, mais une défaite.

     

    C'est à Montaigu que Beysser étoit battu, & qu'il lui devenoit impossible de faire la jonction avec les troupes de Mayence à Boussay, où il étoit attendu. La déroute de Beysser avoit aussi des suites fâcheuses, car elle a produit l'échec de la division de Mikousky, qui étoit au moment d'opérer sa jonction à Saint-Fulgent, avec la colonne commandée par Beysser.

     

    Les plaintes du côté de Saumur ont dû cesser alors que les représentans du peuple écrivent de Clisson, le 22 septembre, qu'il existe une armée plus nombreuse qu'on ne l'avait pensé, une armée de 100 000 brigands, dont 50 mille bien armés.

    Le 24, les représentans du peuple à Saumur leur répondent, que les divisions d'Angers & de Saumur ne peuvent que se tenir sur la défensive ; alors les représentans du peuple près les troupes de Mayence se sont occupés de rétablir les communications avec Nantes ; ainsi, tout n'a pas été en pure perte pour la République. Les troupes de Mayence ont préservé Nantes, contre les brigands, Nantes contre Nantes, elles ont préservé surtout les départemens de la ci-devant Bretagne.

     

    Tels sont les résultats sommaires de la correspondance reçue par le comité sur les évènements militaires de toutes ces journées ; tels sont les résultats que le comité a obtenus des conférences qu'il a eues samedi avec le général Ronsin, & dimanche avec Reubel & Tureau, représentans du peuple, arrivés de la Vendée dans la nuit.

     

    Le tableau des malheures de la patrie qui réjouit l'aristocrate, qui conente le modéré, n'est qu'une leçon pour l'administrateur public & un motif de courage pour le républicain.

     

    Pour prendre dans l'affaire de la Vendée l'attitude qui convient à la Convention nationale, elle doit d'abord jeter un coup d'oeil rapide sur les progrès & ensuite sur le dernier état.

     

    Voici un rapide aperçu :

     

    Conspiration commencée par la Rouerie, & qui se rattache à des complots plus profonds & que le temps ne couvrira pas toujours de ses ombres ; conspiration mal déjouée, mal suivie par le conseil exécutif d'alors. Il falloit brûler la première ville, le premier bourg, le premier village qui avoit fomenté la révolte. Une ville en cendre vaut mieux qu'une Vendée qui absorbe les armées, les cultivateurs, la fortune publique & qui détruit plusieurs départemens à-la-fois.

     

    La Vendée a fait des progrès par les conspirateurs qui l'ont commencée, par les nobles qui les ont aidés, par les prêtres réfractaires qui s'y sont mêlés, par le fanatisme des campagnes, la tiédeur des administrations la trahison des administrateurs, par les étrangers qui ont porté de l'or, des poudres, des armes & des scélérats, par les émigrés qu'on y a vomis, par les parens de Pitt & de Gréenville, qui en calculoient, qui en achetoient les progrès effrayans.

     

    La Vendée a fait d'autres progrès, par l'insuffisance des troupes envoyées, par le choix des généraux traîtres ou ignorans, par la lâcheté de quelques bataillons composés d'étrangers, de Napolitains, d'Allemands & de Genois ramassée dans les rues de Paris par l'aristocratie qui nous a fait ce présent avec quelques assignats. Il y avoit même, dans les bataillons, des émigrés que le glaive de la loi a punis à Tours.

     

    La Vendée a fait de nouveaux progrès, par l'envoi trop fréquent & trop nombreux de commissaires de la Convention, par l'armée trop nombreuse de commissaires du Conseil exécutif.

     

    La Vendée a fait de nouveau progrès par l'insatiable avarice des aministrations de nos armées, qui agiotent la guerre, qui spéculent sur les  batailles perdues, qui établissent leurs profits sur les malheurs de la patrie, qui grossissent leurs trésors de la durée de la guerre, qui contrarient les dispositions militaires pour en prolonger les bénéfices & qui s'enrichissent sur des tas de morts.

     

    La Vendée a fait de nouveaux progrès, par l'intelligence qui doit exister entre nos ennemis, entre nos départemens rebelles, entre les Anglais, entre l'aristocratie & les complots obscurs de Paris, & ceux qui agissent dans nos armées.

     

    La Vendée a fait les derniers progrès, par la marche inégale de nos armées combinées, par l'esprit stationnaire de l'armée de Saumur, quand celle de Nantes avoit une activité victorieuse ; par la non-organisation de l'armée de Niort & l'inactivité que lui avoit communiquée son premier général.

     

    Comment nos ennemis n'auroient-ils pas porté tous leurs efforts sur la Vendée ; c'est le coeur de la République, c'est là que s'est réfugié le fanatisme, & que les prêtres ont élevé ses autels ; c'est là que les émigrés, les cordons rouges, les cordons bleus & les crois de St-Louis, de concert avec les puissances coalisées, ont rassemblé les débris d'un trône conspirateur ; c'est à la Vendée que correspondent les aristocrates, les fédéralistes, les départementaires, les sectionnaires ; c'est à la Vendée que se reportent les voeux coupables de Marseille, la vénalité honteuse de Toulon, les cris rebelles des Lyonnais, les mouvemens de l'Ardêche, les troubles de la Lozère, les conspirations de l'Eure & du Calvados, les espérances de la Sarthe & de la Mayenne, le mauvais esprit d'Angers, & les sourdes agitations de quelques départemens de l'ancienne Bretagne.

     

    C'est donc à la Vendée que nos ennemis doivent porter leurs coups ; c'est donc à la Vendée que vous devez porter toute votre attention, toutes vos sollicitudes ; c'est à la Vendée que vous devez déployer toute l'impétuosité nationale & réunir tout ce que la République a de puissance & de ressources.

     

    Détruisez la Vendée, Valenciennes & Condé ne seront plus au pouvoir de l'Autrichien.

     

    Détruisez la Vendée, l'Anglais ne s'occupera plus de Dunkerque

     

    Détruisez la Vendée, le Rhin sera délivré des Prussiens.

     

    Détruisez la Vendée, & l'Espagne se verra harcelée, conquise par les méridionaux joints aux soldats victorieux de Mortagne & de Cholet.

     

    Détruisez la Vendée, & une partie de cette armée de l'intérieur va renforcer cette courageuse armée du Nord si souvent trahie, si souvent désorganisée.

     

    Détruisez la Vendée ; Lyon ne résistera plus, Toulon insurgera contre les Espagnols & les Anglais, & l'esprit de Marseille se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine.

     

    Enfin, chaque coup que vous porterez à la Vendée, retentira dans les villes rebelles, dans les départemens fédéralistes, dans les frontières envahies. La Vendée, & encore la Vendée ! voilà le chancre politique qui dévore le coeur de la République française ; c'est là qu'il faut frapper.

     

    C'est là qu'il faut frapper d'ici au 20 octobre, avant l'hiver, avant l'impraticabilité des routes, avant que les brigands trouvent l'impunité dans le climat & dans la saison.

     

    D'un coup d'oeil vaste, rapide, le comité a vu dans ce peu de paroles tous les vices de la Vendée.

     

    Trop de représentans.

    Trop de généraux.

    Trop de division morale.

    Trop de divisions militaires.

    Trop d'indiscipline dans les succès.

    Trop de faux rapports dans les récits des évènemens.

    Trop d'avidité, trop d'amour de l'argent & de la durée de la guerre dans une grande partie des chefs et des administrateurs.

     

    Voilà les maux, voici les remèdes.

     

    Première mesure. A trop de représentans substituer un petit nombre, en exécutant rigoureusement le décret politique & salutaire qui défend d'envoyer des représentans dans leurs propres pays, dans leurs départemens.

     

    Renouveller ainsi l'esprit de la représentation nationale près les armées, c'est l'empêcher de s'altérer, & perdre cette énergie, cette dignité républicaine qui fait sa force", c'est rompre des habitudes toujours funestes, c'est éloigner des ménagemens industrieux, presqu'inséparables des affections.

     

    Ainsi, quatre représentans suffiront dans l'armée agissante contre la Vendée, pour embrasser toute la surveillance des opérations. Il n'y a rien d'injurieux, rien de douteux dans cette nouvelle nomination de représentans. Le comité connoît trop les travaux immenses qu'ont fait à Nantes, à Saumur, à Tours & à Angers les représentans qui y sont dans ce moment, pour établir ce genre d'ingratitude, à la place des marques de satisfaction qu'ils méritent ; mais les nouvelles combinaisons prises par le conseil exécutif provisoire & par le comité pour une armée unique contre la Vendée, n'exigeront plus que quatre représentans.

     

    Seconde mesure.

     

    A trop de généraux succèdera un seul général en chef d'une armée unique, c'est là le moyen de donner de l'ensemble aux divisions militaires, de l'union aux moyens d'exécution de l'armée, de l'intensité au commandement, & de l'énergie aux chefs de troupes.

     

     

    Deux chefs marchoient contre la Vendée, deux chefs appartenoient aux deux armées des côtes de Brest & de la Rochelle ; de là point d'ensemble, point d'identité de vues, de pouvoir, d'exécution ; deux esprits dirigeoient deux armées, quoique marchant vers le mêle but ; & il ne faut à l'armée chargée d'éteindre la Vendée qu'une même vue, qu'un même esprit, qu'une même impulsion. La force des coups qui doivent être portés aux brigands dépend beaucoup de la simultanéité, de l'ensemble de ceux qui frappent, & de l'esprit uniforme qui les meut.

     

    Les généraux ont plus de passions & de passions plus actives que les autres hommes. Dans l'ancien comme dans le nouveau régime, un amour propre excessif, une ambition exclusive de la victoire, un accaparement de succès sont inséparables de leur coeur. Chacun, comme Scipion l'Africain, voudroit être Scipion le Vendéiste ; chacun voudroit éteindre cette guerre civile, chacun voudroient avoir renversé le fanatisme & exterminé les royalistes.

     

    Ambition généreuse sans doute, & digne d'éloge, mais c'est lorsqu'elle n'est pas personnelle, mais c'est lorsqu'elle n'est pas exclusive, mais c'est lorsqu'elle ne tourne pas à la perte de la République. Soyez fiers de vos succès, généraux de la République, mais ne soyez ni jaloux, ni ambitieux personnellement.

     

    Soyez jaloux de servir mieux qu'un autre la République ; soyez ambitieux de la sauver ; soyez ambitieux de la gloire générale & de la renommée de la patrie ; il n'est que cette passion qui peut vous sauver ou vous rendre célèbres.

     

    Il est des hommes cependant qui font dans l'art affreux de la guerre un vil métier, une spéculation mercantille, & qui ont osé dire : il faut que cette guerre dure encore deux ans ... Citoyens, seroit-ce donc un patrimoine que le droit de faire égorger ses semblables ? Seroit-ce une spéculation vénale, que celle de conduire ses citoyens à l'honneur de la victoire ? Seroit-ce à la merci des généraux, & des administrateurs militaires, que nous pourrions livrer ainsi le sort de la République, la destinée de 27 millions d'hommes & la dépense de la fortune nationale ?

     

    Pardonnez cette légère digression ; elle a été commandée par le sujet. La jalousie des généraux a fait plus de mal encore à la France que les trahisons.

     

    Désormais un seul général en chef commandera l'armée active contre la Vendée ; pour y parvenir, il a fallu faire un nouvel arrondissement pour cette armée. L'armée de Niort, celle de Saumur, celle de Nantes ne formeront plus désormais qu'une seule armée ; elle sera augmentée en territoire de tous le département qui contient Nantes, du département de la Loire inférieure. Cette armée portera le nom d'armée de l'Ouest.

     

    Troisième mesure.

     

    Il faut trancher ces deux divisions, armée des côtes de Brest, armée des côtes de la Rochelle, & n'en former qu'une seule, pour y adapter un général nouveau. C'est au conseil provisoire à présenter sans délai à votre approbation un général en chef, reconnu par son audace & son patriotisme ; car il ne faut que de l'audace contre des brigands, des prêtres & des nobles. Ils sont lâches comme le crime ; ils n'ont de force que celle que donne le fanatisme royaliste & religieux. Opposons-leur, non le fanatisme de la liberté, le fanatisme ne convient qu'à la superstition & au mensonge ; mais opposons-leur l'énergie des républicains, & l'enthousiasme que la liberté & l'égalité impriment à toutes les âmes qui ne sont corrompues.

     

    Depuis que l'art de la guerre a obtenu une grande perfection, il est de principe qu'il faut, pour avoir des succès, faire la guerre avec des grandes masses ; c'est un art militaire qu'on se lève en masse pour la victoire. Dieu, disoit un général fameux du nord, Dieu se met toujours du côté des gros bataillons.

     

    Pourquoi la liberté, qui est la divinité que nous servons, ne suivroit-elle pas cette tactique ? Pourquoi nos généraux divisent-ils, gaspillent-ils, disséminent-ils sans cesse nos forces, au lieu de les réunir & de les employer par grande & importante partie ? L'exemple du succès de la réunion & des forces combinées a été si souvent donné ! Espérons qu'enfin il va être suivi dans la Vendée. Vous n'avez qu'à l'ordonner.

     

    L'indiscipline est le plus grand fléau des armées ; elle désorganise la victoire ; elle paralyse les succès ; elle intercepte la défense ; elle fournit l'arme la plus favorable aux ennemis : aussi n'ont-ils pas oublié de l'employer.

     

    Pour mieux s'assurer de l'indiscipline, nos ennemis domestiques inspirent le désir du butin. Le pillage, ce nom qui est la propriété des brigands & leur signe de ralliement, devoit-il souiller les pages de l'histoire des premiers défenseurs de la République ? Espérons encore que le nouveau général va faire punir, d'après vos décrets, les faits de pillage & l'indiscipline qui détruiroient nos succès, ou déshonoreroient les victoires, s'ils pouvoient être plus long-temps tolérés.

     

    Quant aux nouvelles exagérées, aux fausses victoires, aux rapports infidèles sur les évènements de la Vendée, le comité a, non à se reprocher, mais à gémir sur les fausses relations que la correspondance lui a données sur quelques évènements militaires, entr'autres sur les dépêches, qui annonçoient du côté de Saumur, que Mortagne & Cholet étoient pris, que 20 mille brigands avoient mordu la poussière, & qu'il n'en restoit plus que cinq mille.

     

    Qu'ils sont imprudens & coupables, ceux qui trompent ainsi les législateurs, & qui créent, ou trop de terreur par des revers légers, ou trop de succès par des succès mensongers. Le comité a les yeux ouverts sur les hommes de ce genre, & il les dénoncera aux tribunaux comme agens indirects de la contre-révolution. Ceux qui trompent sciemment les agens de la Convention nationale sur des évènemens militaires, dans un moment où toutes les âmes sont ouvertes à toutes les impressions, où l'inquiétude publique est exaspérée, & peut avoir de résultats fâcheux ; de pareils hommes sont répréhensibles, & seront désormais punis comme contre-révolutionnaires.

     

    Il ne reste plus qu'un mot à dire sur la Vendée, & ce mot est un encouragement national à tous ceux qui, dans cette campagne, chasseront tous les brigands intérieurs ou étrangers, car c'est la même famille.

     

    Un décret porte "que le traitement des généraux sera gradué sur le nombre de campagnes qu'ils auront faites." Oh ! combien il eût été plus humain, plus philosophique, plus révolutionnaire, de décréter un maximum décroissant par le nombre des campagnes ! Combien cette mesure auroit accéléré le terme de la guerre ! rarement les généraux la terminent ; les artistes ne ruinent pas leur art. Ce sont les peuples qui paient la guerre de leur or, de leurs travaux, de leur sang, qui terminent les guerres. Ce sont les Républiques qui favorisent la population & l'industrie, & non la guerre qui détruit tout jusqu'aux vertus, jusqu'aux premiers droits de la sainte humanité.

     

    Eh bien ! c'est nous qui donnerons une plus grande récompense à ceux qui auront le plus abrégé la durée de la guerre ; décrétons que la reconnoissance nationale attend l'époque de la campagne, pour décerner des honneurs publics & des récompense aux armées & aux généraux qui auront le plus concouru à terminer la guerre.

     

    Que les aristocrates qui se réjouissent impunément de nos revers, & quelquefois de la mauvaise exécution des lois révolutionnaires qui ne les atteignent pas autant qu'ils le méritent, que les aristocrates & les modérés ne voient pas, dans cette annonce solennelle, le besoin de voir terminer la guerre ; ils n'ignorent pas que les émigrés seuls ont donné pour aliment, à la sainte guerre que nous leur faisons, six milliarts de valeur territoriale & mobiliaire ; que les rebelles de Lyon, de Toulon, de Marseille, de la Vendée, & les conspirateurs de tout genre, viennent grossir de leurs biens la fortune publique ; ils n'ignorent pas sans doute qu'une nation qui remplit ses villes de manufactures d'armes, & qui couvre ses frontières de six cents mille jeunes citoyens, avec un décret de deux lignes, est une nation qui ne craint ni l'Europe, ni ses tyrans & qui doit être victorieuse.

     

    Il faut que le général d'une République voie, après l'honneur de la victoire, la Patrie lui prodiguant des honneurs & des récompenses. Nous faisons des lois pour des hommes & non pour des dieux. N'obéissons pas à leur avarice, mais soyons reconnaissans ; ne servons pas à leur vanité, mais ouvrons enfin à côté du trésor public le trésor inépuisable qui, chez les Français, contient les germes de toutes les vertus, la monnoie de la gloire civique.

     

    Le comité a pris des mesures ces deux jours pour l'état-major de l'armée révolutionnaire de l'Ouest, & pour la marche à suivre. L'état-major est épuré de ci-devant nobles, d'étrangers & d'hommes suspects.

     

    Ce travail, a pour principal objet, l'action du gouvernement & l'exécution des lois ; la concentration du pouvoir national dans la Convention ; le jeu & la circonscription des autorités constitutées.

     

    Le comité a chargé Billaud-Varennes de s'occuper dans ce moment d'un travail général sur les Représentants du peuple près les armées & dans les départemens qu'il faut réduire, rappeler ou changer de lieu. Nous plaçons ici à ce sujet une observation que nos collègues doivent entendre : le rappel des représentans n'est que la cessation ou le renouvellement dans les fonctions de représentans telle qu'elle est commandée par les décrets. Ainsi nul reproche, nul doute, aucun nuage ne doit tourmenter les représentans rappelés.

     

    Ce travail réduira à deux, & tout au plus à trois dans chaque armée, les représentans du Peuple ; ce travail aura pour objet le retour des autres représentans du Peuple dans les départemens & le placement de représentans nécessaires dans les places fortes les plus importantes.

     

    Ce travail ramènera, dans la main de la Convention, des pouvoirs trop disséminés ; il rétablira, dans un seul point, l'autorité nationale.

     

    C'est à l'entrée de l'hiver, c'est à la fin de la campagne, que la Convention doir reprendre toute l'activité, toute l'énergie & toute la pensée du gouvernement.

     

    Collot d'Herbois présentera un travail général sur la Vendée, son origine, ses progrès & ses trahisons. Il en démontrera les causes & les effets ; il en dévoilera les agens & les auteurs, & le glaive de la loi pourra frapper enfin ceux qui ont porté le fléau de la guerre au sein même de la République.

     

    Le comité s'est occupé aussi des mesures qui peuvent accélérer la destruction de la Vendée, & ces mesures peuvent être puissamment secondée par une proclamation simple et courte, à la manière des Républicains ; nous vous la présenterons aujourd'hui.

     

    C'est à la Convention a commander cette fois, le seul plan de campagne, celui qui consiste à marcher avec audace vers les repaires des brigands de la Vendée.

     

    La Convention doit donner à toutes les divisions de l'armée révolutionnaire de l'Ouest, un rendez-vous général d'ici au 20 octobre, à Mortagne & à Chollet : les brigands doivent être vaincus & exterminés sur leur propre foyer. Semblables à ce géant fabuleux qui n'étoit invincible que quand il touchoit la terre : il faut les soulever, les chasser de leur propre terrein pour les abattre.

     

    Non, elle ne sera pas sans gloire & sans récompense, l'armée qui aura terminé l'exécrable guerre de la Vendée. La même gloire & les mêmes récompenses attendent les autres généraux des armées de la République.

     

    Voici le projet de décret & la proclamation.

     

    La Convention nationale, après avoir entendu le rapport du Comité de salut public, décrète :

     

            ART. Ier. Le département de la Loire inférieure demeure distrait de l'armée des côtes de Brest & réuni à celle de la Rochelle, laquelle portera désormais le nom d'armée de l'Ouest.

     

            II. La convention nationale approuve la nomination du citoyen Léchelle, général en chef, nommé par le conseil exécutif pour commander cette armée.

     

            III. La Convention nationale compte sur le courage de l'armée de l'Ouest & des généraux qui la commandent, pour terminer, d'ici au 20 octobre, l'exécrable guerre de la Vendée.

     

    La reconnaissance nationale attend l'époque du premier novembre prochain pour décerner des honneurs & des récompenses aux armées & aux généraux qui, dans cette campagne, auront exterminé les brigands de l'intérieur, & chassé sans retour les hordes étrangères des tyrans de l'Europe.

     

    Proclamation de la Convention nationale à l'armée de l'Ouest.

     

    SOLDATS DE LA LIBERTÉ,

     

    Il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin du mois d'octobre ; le salut de la patrie l'exige. L'impatience du peuple français le commande : son courage doit l'accomplir. La reconnoissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur & le patriotisme auront affermi sans retour la liberté de la République.

     

    DE L'IMPRIMERIE NATIONALE

     


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