• Palluau et les colonnes infernales....

     

    Palluau et les colonnes infernales…

     

     

    L’œuvre de mémoire étant essentiellement un rappel des faits, je vous propose cette petite étude sur les horreurs commises à Palluau. Les lecteurs avertis n’apprendront sans doute pas grand-chose si ce n’est d’où proviennent les principales sources évoquant le passage des « bandes infernales », ainsi nommées par leurs contemporains survivants.

    Entrons dans le vif du sujet avec les mémoires de Pierre-Marin Durand, ancien administrateur des armées républicaines (1) :

     

    « Après la prise de Noirmoutiers, le général en chef Turreau crut qu’il ne lui restait plus d’ennemis à combattre que quelques misérables sans forces et sans autre volonté bien déterminée que celle d’échapper à la mort par la fuite : pour les atteindre, il ordonna que plusieurs colonnes, sorties de différens points, feraient une tournée militaire dans l’intérieur du pays, ramasseraient en même temps toutes les denrées et les bestiaux qu’elle rencontreraient.

    Elles ne bornèrent point là leur mission : elles pillèrent, incendièrent et égorgèrent ; une d’elles surtout, dite la colonne infernale, se distingua par ses atrocités, elle dirigea sa marche sur Palluau. A son approche, les habitants s’enfuirent et se cachèrent dans les bois ; quelques femmes seulement restèrent avec leurs petits enfans, et se réunirent dans une même maison où elles avaient chauffé le four. La colonne arriva, les soldats se dispersèrent, et enfoncèrent les portes des maisons. Un groupe de ces barbares entra dans celle où étaient ces malheureuses femmes et ces enfans, il en égorgea plusieurs, plongea le reste tout vivant dans le four ardent dont il ferma l’entrée et combla l’horreur en mettant le feu à la maison (2)

    La même colonne passe par la Poireau (Le Poiré-sur-Vie), et défile dans la principale rue ; une jeune fille de la plus rare beauté accourt et se met sur le seuil de sa porte pour voir passer la troupe ; un officier la fixe de loin, et quand il est auprès d’elle lui fend la tête d’un grand coup de sabre et la renverse à ses pieds. Il n’avait d’autre motif que, parce qu’étant restée dans le pays, elle devait nécessairement être du parti des brigands. »

    Ce récit semble assez crédible dans la mesure où l’on peut le rapprocher d’un autre brûlement de personnes, non loin d’ici, au village de la Pécoultière de Saint-Etienne-du-Bois : (3) 

    « Une femme âgée, Marie Péraudeau, veuve Lancoin, dont la famille habita la Pécoultière, a raconté qu'un certain nombre de personnes furent trouvées par les bleus enfermées dans une petite maison de la Pécoultière et qu'elles y furent brûlées vives. Sa mère avait vu les ossements calcinés des victimes. Son grand'père paternel, soldat dans l'armée de Charette, portait le drapeau orné de l'image du Sacré-Coeur dans une bataille près de St-Laurent-sur-Sèvre et y reçut une blessure mortelle. »

    On peut ajouter pour l’anecdote que le château de Palluau fut incendié en 1794 et que les dépouilles du maréchal de Clérembault et de sa femme, sont sorties de leurs cercueils de plomb, que l’on récupère pour faire des balles, et jetées dans les douves du château. Philippe de Clérambault étant mort en 1665, il ne devait guère être difficile de s’attaquer à lui. La république eut peut-être aimé voir le même courage devant les hommes de Charette, quoique, n’associons pas des termes antinomiques…

    Le château de Palluau en février 2002, peu de temps après l’effondrement de la tour visible au premier plan.

    Palluau et les colonnes infernales....

     

    Passons à présent à un document très douteux, produit, une fois de plus par Jacques Crétineau-Joly, qui à la manière de certains historiens modernes, ne s’embarrassait pas avec les sources, du moment que ça fasse causer (4) :  

     « Après le général Grignon, nous espérions, citoyens, que nos cantons ne seraient plus couverts de sang et incendiés. Nous avons, de nos propres mains, tué les Brigands qui étaient dans nos parages ; mais Grignon avait donné l’incivique exemple du massacre des patriotes ; on l’avait vu, par passe-temps et pour essayer le tranchant de son sabre couper en deux des enfants à la mamelle : il appelait cela une distraction patriotique. Commaire a été plus loin : il en a fait une loi. Nous le voyons chaque jour prendre les premiers enfants venus, fils de républicain ou de Brigand, peu lui importe ; il les saisit par une jambe, et les fend par moitié comme un boucher fend un mouton. Ses soldats en font autant. Si les autorités veulent réclamer, on les menace d’être fusillées, et nous vous écrivons ceci afin que tous nos malheurs finissent. »

    Deux principaux problèmes dans cet énoncé qui est supposé provenir d’officiers municipaux de Palluau, Aizenay et la Roche-sur-Yon : s’il est très douteux que Grignon ait un jour mis les pieds à Palluau, j’en suis encore moins persuadé pour Commaire, qui était commandant de la place de Saumur !

    Ce n’est pourtant point pour défendre Commaire que j’écris ces lignes, au vu de que Gannet disait de lui :

     « C’est un de ces êtres très-petit qui s’occupe plus de ses plaisirs que de la chose publique ; c’est un excellent général pour faire des promenades et des fêtes civiques ; il sait très bien commander dans un bal, dans un tripot et dans une salle de spectacle, et passer les trois-quarts du tems avec les femmes ; il n’est pas délicat sur cet article ; la première vivandière est excellente pour lui. Il est très-mal entouré ; ses aides-de-camp, ses bureaux sont composés de gens ineptes, et qui pensent comme lui : voilà en un mot le portrait de cet homme. Signé Gannet. » (5)

    Pour autant, Palluau est intégralement brûlé, ainsi que le rappelle Alain Gérard, d’après une archive des AD49 sur un courrier de Bénaben au directoire du département de Maine-et-Loire (6) :

    « Legé et Palluau sont deux villages absolument brûlés, et à l’exception des maisons de quelques patriotes munis de bons certificats de leur département, nous avons fait subir le même sort à Saint-Christophe (du Ligneron), après en avoir enlevé le grain, la farine, les fourrages, le vin et les bestiaux que nous avons pu y trouver. »

    L’incendie de Palluau peut-être daté sans guère de doute, du 8 février 1794. Ainsi Duquesnoy écrit-il à Turreau le lendemain depuis Palluau (7) :

    «  J’ai reçu ce matin à une heure, général, les deux lettres que tu m’as adressées. Je réponds à la première que, loin de laisser des armes dans les communes, j’y ai brûlé et incendié toutes les maisons, et égorgé tous les habitans que j’y ai trouvés, ainsi ce n’est point à moi que ce reproche s’adresse. 

    Dans la seconde, tu te plains de n’avoir pas reçu de mes nouvelles ; j’en suis surpris, car je t’ai écrit de la Roche-sur-Yon. Je t’envoie copie de ma lettre (5 février).

    Les subsistances que je devais recevoir des Sables et de Challans, m’ont absolument manqué, ce qui m’a singulièrement gêné dans mes opérations. 

    Je me suis mis hier matin en marche sur Aizenay où je croyais encore trouver des troupes mais je n’y vis que de vieilles femmes qui n’avaient pu se sauver ; là, j’appris que les brigands s’étaient jetés sur Legé, qu’ils avaient pris beaucoup de munitions et deux pièces de canon ; je résolus de marcher de suite, quoiqu’il fût déjà nuit sur Palluau où je ne trouvai point de troupe à mon arrivée ; je fus contraint d’y passer la nuit pour attendre du pain qui venait des Sables et dont j’avais le plus pressant besoin ; il vient d’arriver, mais en petite quantité ; il est neuf heures du matin, je vais partir de suite pour Legé où tu pourras m’adresser des courriers. 

    Je ne conçois pas pourquoi t’appesantis sans cesse sur la prétendue indiscipline de ma division ; quoique mes soldats n’obéissent pas en esclaves, ils sont pourtant plus subordonnés que dans des autres divisions de l’armée de l’Ouest. 

    A la Roche, les troupes qui y sont revenues, faisaient un feu de file continuel sur les volailles ; les soldats insultaient les officiers, et les officiers manquaient aux généraux avec impudeur. J’ai été forcé d’en punir sévèrement. 

    Il est vrai que moi et les officiers généraux de ma division avons souvent dit que l’incendie et le pillage contrariaient la discipline que nos efforts maintenaient dans nos troupes ; mais, comme c’était un mal nécessaire, nous avons, je crois, porté le fer et la flamme aussi loin sur les autres troupes, et nous ne nous attendions pas à ce que tu en ferais un crime à un officier (le chef d’état-major) à qui nous avons toujours reconnu le triple caractère de valeur, républicanisme et amour de la discipline. Si on a des reproches à faire sur la discipline d’une armée, c’est aux généraux seuls à qui on doit s’adresser, les adjudans-généraux sont sous leurs ordres. 

    Depuis que je suis de retour, j’ai lieu d’être satisfait de la discipline que j’ai établie dans ma division. »

    Duquesnoy, qui abhorre Turreau et qui fait exprès de lui pondre des rapports où il dit attendre ses ordres, dans le but de le provoquer par le strict respect de sa propre stratégie, lui envoie un autre courrier le 16 février 1794 (8) :

     

       « Lorsque j'ai reçu ton ordre, général, pour me porter à Doué à marche forcée, j'étais au pont Saint-James où j'avais battu l'ennemi. La moitié de ma division poursuivait les brigands qui s'étaient répandus dans tous les bois environnans, et en faisait une chasse générale. Depuis vingt-quatre heures, ma troupe n'avait pas de pain, car toutes les communications étaient interceptées. Les trois quarts étaient aussi sans souliers et la maladie les assiégeait. Je me disposais à partir pour chercher les fuyards dès que j'aurais reçu de Nantes du pain pour trois jours. Mes projets furent donc changés par ton ordre. Le commissaire ne put obtenir de pain à Nantes que pour un jour. A Clisson, j'en pris pour un jour ; à Cholet, de même. Je suis arrivé à Doué le 15 sans pain, et les nombreuses troupes qui y étaient rendaient le pain très rare. Le même jour, à quatre heures du soir, je reçus ton ordre de me porter à Rennes. J'avais fait mes dispositions pour l'exécuter, lorsque dans la nuit j'ai reçu ton contre-ordre par lequel tu me prescris de reprendre ma marche sur Charette que j'ai laissé dans le fond de la Vendée à vingt-cinq lieues d'ici. Je sens, comme toi, l'importance de détruire ces rebelles ; le plus tôt certainement sera le meilleur, mais je vais te faire sur ce point mes observations :

    Dans les marches des différentes colonnes, tu ordonnes de tout tuer et incendier ; pour ma part, j'estime que j'ai détruit trois mille hommes, savoir : deux mille pris sans armes et mille tués dans l'affaire du Pont-James. Les autres ont aussi purgé le pays, de manière que tout ce qui reste aujourd'hui dans le sein de la Vendée est levé contre la république. Cette population, n'ayant d'autre perspective que la famine et la mort, se défendra encore long-temps dans le pays qu'elle occupe, en évitant continuellement les fortes armées, ce à quoi elle réussira toujours dans un pays fourré et qu'elle connaît parfaitement.

    Le brûlement que nous avons fait a laissé le pays sans vivres et fourrages, et je certifie que la cavalerie ne peut y paître. Les routes sont si mauvaises, que les voitures ne peuvent y rouler, de manière que tu feras périr ta cavalerie, sans laquelle une armée ne peut marcher, et tu réduiras à rien ton infanterie, assiégée par les maladies et les fatigues qu'elle supporte depuis long-temps. Mes bataillons sont réduits à deux cent cinquante hommes, dont un quart est sans armes et les trois quarts sans souliers. Chaque jour une vingtaine part pour les hôpitaux (*).

    Je pars pour exécuter ton ordre. Je t'invite donc à prendre les moyens nécessaires pour parer aux inconvéniens dont je viens de parler. J'attends de Saumur des vivres et quelques souliers, ce qui retardera mon départ.

         Je te préviens que le général Sorlus vient d'être obligé d'aller à l'hôpital. Je ne connais aucun militaire plus capable de le remplacer provisoirement dans sa brigade que Lusignan, qui commande à Chollet deux bataillons. Je lui donnerai donc le commandement de la brigade.

    Rivaud, le chef de mon état-major, est également tombé malade. Je lui ai permis, sur un certificat de quatre chirurgiens, d'aller se faire soigner, bien sûr qu'il me rejoindra dès que ses forces le lui permettront.

    J'ai pris sur les brigands un drapeau qu'ils avaient enlevé au bataillon qui a été si vivement chassé de Legé ; je l'ai envoyé à Carrier, ne sachant où tu étais alors.

     

    (*) Ces réflexions achevèrent d'indisposer le général Turreau contre le général Duquesnoy qu'il dénonça plus tard. (Note de Savary) »

     

    Sans protection, on se doute que Duquesnoy n’aurait pas manqué de passer au « rasoir national » pour de tels propos envers son supérieur. Incendiaire et voleur, il n’en demeure pas moins l’un des généraux qui met clairement sous le nez de Turreau ses incohérences et l’absurdité de son plan de campagne.

     

    Parallèlement la Société Populaire de Nantes écrit ces mots à la Convention (9) :

     

    « Duquesnoy à la tête d’une colonne du Nord parcourt en frimaire (pluviôse plutôt ?) les communes de Montaigu, Palluau, Legér, Saint Colombin, incendie tout, égorge tout, tandis que sa troupe s’occupe du pillage qu’il autorise… » 

      

    Le monument du Souvenir Vendéen érigé en 2012 à Palluau (photos de Nicolas Delahaye) :

    Palluau et les colonnes infernales....

    Palluau et les colonnes infernales....

    Palluau et les colonnes infernales....

     

    Nous savons tout à présent de Palluau et du passage de la colonne infernale de Duquesnoy, adjoint de Turreau et remplaçant de l’alcoolique chronique Bonnaire, incapable de commander ses hommes. Sauf que... Huché en remet une deuxième couche le 20 juillet 1794 (10). En effet, après une sortie ordonnée par le représentant Bô, que nous avons déjà évoquée à la fin des souvenirs de Marie Trichet, il vient bivouaquer au moulin de Palluau (11). Un long rapport racontant cette opération précise entre autres massacres :

    « Soixante-quatre femmes et enfants sont conduits à Palluau et mis en liberté par le général Ferrand. Le 21, les plaignants ont quitté la colonne et se sont rendus à Luçon avec le général Ferrand. Ils ont remarqué que depuis Montaigu jusqu'à Palluau, on a horriblement pillé, et que les bestiaux ont été enlevés par ordre de Huché. » (12)

     

    RL

    Avril 2018

     

     

     

     

    Notes :

     

    (1)  « Mémoires sur la Vendée, comprenant les mémoires inédits d’un ancien administrateur des armées, et ceux de madame de Sapinaud ». Paris, Baudouin Frères, 1823, p.135 et 136.

    (2)  Sur la question des Vendéens jetés dans des fours à pain, on lira sur ce blog « Le Génocide par les fours ».

    (3)  Voir l’article « Saint-Etienne-du-Bois dans l’horreur ».

    (4)  Tome II, p. 143.

    (5)  Lequinio, « Guerre de la Vendée et des Chouans », Paris, Pougin, octobre 1794, p. 102.

    (6)  « Les Archives de l’Extermination », p. 291. AD49, 1 L 866.

    (7)  Savary, tome III, p. 174.

    (8)  Ibid. p. 205 et sq.

    (9)  Archives militaires de Vincennes : SHD B 5/11-1, v. 12/16. Mémoire sans date mais rédigé probablement en janvier 1795.

    (10)         Ibid, « Tableau des opérations de l’Armée de l’Ouest… », 3ème tableau, SHD B 5/10-1, v. 10/26. Déclaration du général Ferrand. SHD B 5/9-93, bulletin analytique.

    (11)         Dans la revue du Souvenir Vendéen N° 223 de juin 2003, on trouve à la rubrique « Chercheurs et curieux » la question suivante sous le N° 689 : « Mes parents ont exploité à Palluau une butte en bordure de la D.978 Nantes-Legé-Les Sables d’Olonne, entre le pont de la Petite-Boulogne et l’entrée du bourg. Elle s’appelait le camp. J’ai toujours supposé que c’était l’emplacement du camp des Bleus, que Charette contournait et qu’il occupa lui-même un moment. Ais-je raison ? » A mon avis, c’était bien ici que les troupes républicaines ont stationné, plus précisément au Nord du bourg, près du moulin du Terrier, visible sur le cadastre ancien.

     

    (12)         Savary, tome IV, p. 39 et 40.


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