• Mon village au clair de Lune....

     

     

    Mon village au clair de Lune ...

     

    Le soir tombe sur le pays vendéen. Une cloche sonne dans le lointain. Ce son grêle porté par le vent est là pour rappeler au vieux pays quelle est son identité et quels sont les fondements de toute notre civilisation. Oh ! bien sûr, dans ce village, il n'y a pas grand chose à voir, mais attendez donc que je vous en parle un petit peu.

    C'est tout d'abord une vieille église avec quelques chapiteaux et modillons grimaçants du XIIIème siècle auxquels personne ne fait jamais attention. Aucune valeur pour la pauvre église, refaite au XIXème siècle après les incendies et son clocher paraît bien anachronique. Pourtant il sonne, il marque la présence, l'âme du village autour duquel s'étaient groupées quelques maisons, avant que quelque hideux lotissement aux bâtisses blanchâtres ne sorte des champs pour justifier un soi-disant progrès, symbole même de l'inculture et de l'ignorance. Et pourtant, quand le soleil brille au-dehors, les vitraux de mon église resplendissent. Un Christ en gloire, un Saint-Hilaire aux traits sévères sur un fond de bleu profond, des couleurs si attrayantes que l'oeil ne peut s'en détacher comme un avant-goût des lumières divines. Et puis, il y a l'autre vitrail ... celui qui raconte. 93, Oh ! mon Dieu ... Rares sont les fidèles d'aujourd'hui qui le regardent encore et seuls quelques touristes à demi-égarés en prennent une photo vite oubliée au fond d'un tiroir. La République en repentance pour des femmes enceintes éventrées, pour des enfants embrochés ? Allons donc, bien naïfs sont ceux qui s'imaginent qu'elle va se remettre en question. Comment le ferait-elle d'ailleurs sans remettre en cause ses propres raisons d'exister ?

     

       Ah ! Oui, je vous parlais de mon village, quoi vous dire encore sur ce village tombé sous le joug du soir pendant que j'écris. Là-bas, au fond du chemin on dit qu'il y avait un prieuré. Les paysans ont cassé la salle capitulaire pour y mettre leurs récoltes et on peut trouver encore, à ce que l'on dit, un morceau de colonne du cloître quelque part dans une vieille grange à demi-écroulée. Comme c'est dommage, il ne reste que l'entrée ogivale de la maison qui rappelle la vocation première du lieu, à une époque où le village lui-même n'existait pas. Et le château ? Ah ! Oui, le château ... Le vieux manoir féodal sert aujourd'hui de dépendance pour la demeure actuelle. Des gloires incendiées du passé subsistent encore un bout d'escalier branlant et une cheminée suspendue au-dessus du vide, émergeant du lierre et de son étouffante étreinte. Mais vous savez les propriétaires ne sont pas souvent là, souvent partis à Paris pour leur travail ou leurs occupations. Et le dernier curé du village ? Enterré dans le cimetière, depuis bien longtemps ; à notre époque les villages n'ont plus besoin de prêtres. Ce qu'il leur faut, ce sont des trottoirs neufs, du béton et des pelleteuses. Cela donne une impression de vie et ça permet de liquider les budgets. Et puis quoi faire d'un prêtre dans une église où personne ne met jamais les pieds ? Ne vaut-il mieux pas entretenir le stade de foot pour la grande messe païenne du dimanche après-midi ? Oh ! non, monsieur, mon village ne draine pas les foules assoiffées de découvertes, mais pourtant je pourrais vous raconter l'histoire de chaque chemin et de chaque ferme. L'histoire du vieux chêne creux où le curé réfractaire disait la messe, de nuit, avant qu'il ne soit pris par les bleus et que plus personne n'entende jamais parler de lui. L'histoire de cette femme du bourg qui se trouva sur la route d'une colonne infernale, un matin neigeux de février 1794, avec son bébé dans les bras, sur le chemin, au bout, là-bas ... Et celle du meunier qui ne revint jamais de la "Virée de Galerne". Voyez les restes de son moulin ici, cachés dans la haie. C'est pourtant ici, sur cette hauteur, que les gens du village et des paroisses voisines essayèrent d'endiguer les horreurs révolutionnaires. Et puis, je pourrais vous parler des cloches de la petite chapelle Notre-Dame cachées au fond de la rivière pendant plus de cent ans. Et encore j'oublierais de vous raconter les bestiaux brûlés vifs avec la fermière, juste là, à la sortie du village ou les enfants jetés dans le puits de l'autre ferme, mais arrêtons là cette litanie, ce village que je vous décris et que j'aime tant n'est pas le mien et je vous ai menti. Ce village ou plutôt cette description que je vous ai faite est celle de n'importe quel village de Vendée. C'est mon village, c'est le vôtre, c'est le nôtre. C'est un village français tout simplement.

     

    Le soir est tombé et c'est désormais un clair de lune aux accents bleutés qui berce la campagne. Les chemins sont déserts et pourtant grouillants de fantômes. J'entends au loin, bien loin de ma fenêtre, le beuglement d'une vache quelque part qui, s'agite dans la nuit. Qu'a-t-elle vu ? Et ce chien qui aboie là-bas, qu'a-t-il senti ? Oh ! Rien sans doute, car c'est le son d'un camion qui passe sur la route, et puis plus rien ... Pourtant, j'habite la Vendée...

     

     

    RL

    Décembre 2007

    Repris mai 2012

     

    Mon village au clair de Lune....


      

      


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  • Commentaires

    1
    Shenandoah Davis
    Dimanche 3 Juin 2012 à 11:59

    Très beau texte, Loup !

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