• Lettre de Launay à Cordelier....

     

    Lettre de Launay à Cordelier…

     

    La lettre qui va suivre en fin d’article ne semble pas s’adresser au général Cordelier mais à « l’adjudant-général Cordelier ». Nicolas Delahaye avait mentionné ici la présence de deux frères Cordelier dans la même armée. 

    Quartier général de Charette à Belleville-sur-Vie :

    Lettre de Launay à Cordelier....

    Quand à de Launay, officier de l’armée de Charette, c’est un personnage trouble sur lequel ma femme a déjà fait une petite étude ici. On ne connaît quasiment rien de lui, ni même son prénom ou son âge mais voici ce que Pierre-Suzanne Lucas de la Championnière dit de lui dans ses mémoires (1) :

    « Lorsque Stofflet eut signé la paix, de Launay, qu’il avait bien accueilli pendant la guerre, lui devint inutile ; il songeait à s’en défaire ; l’esprit ambitieux de cet officier lui causait sans doute quelques craintes ; en conséquence une lettre circulaire fut adressée à tous les officiers des armées catholiques où l’on peignait de Launay comme un scélérat, dont le dessein était d’empoisonner tous les chefs ; peu de jours après de Launay fut amené lui-même à Belleville. On eût dû au moins lui faire subir un jugement, et sans doute que ses crimes eussent été assez prouvés pour lui mériter la mort ; mais sans égard pour sa bravoure et les blessures dont il était couvert (2), il fut livré entre les mains d’un fort allemand qui le fit périr à coups de sabre. Le Général était absent lorsque de Launay fut amené ; dès qu’il fut instruit de son arrivée, il appela son Allemand (3) et lui dit : « Va-t’en me fusiller cet homme ; s’il reparaît devant moi, je vous brûle la cervelle à tous les deux » ; de Launay avait eu le temps de visiter ses camarades et s’il eût été sûr de son sort, il eût trouvé assez de partisans qui eussent facilité son évasion ; tous au contraire cherchèrent à le rassurer contre la crainte trop bien fondée qu’il avait du Général. Il était chez M. de Couëtus lorsque l’exécuteur vint pour remplir ses ordres et, sous les yeux du Général en second et sans égard pour ses filles qui se trouvaient présentes, il fut garotté par ce féroce Allemand et arraché de force d’un lieu qui aurait dû être inviolable. Son corps resta plusieurs jours sans sépulture dans l’endroit de son supplice ; il avait été dépouillé et était tourné de façon qu’on voyait les blessures honorables qu’il avait reçues aux deux côtés de la poitrine.

    De Launay avait été pris de l’autre côté de la Loire servant dans un bataillon ; il dut la liberté et la vie à un des chefs qui l’avait fait prisonnier et remplit quelque temps auprès de lui le vil emploi de palfrenier. Il s’attacha au parti royaliste et vint se joindre à M. Charette, faisant partie d’un détachement conduit par M. Sapineau. Dès les premiers jours il montra un esprit intrigant et ambitieux ; il chercha à enlever le commandement à M. Sapineau, et pour se gagner l’affection des soldats, il était sans cesse à les haranguer ; on les voyait autour de lui comme à la suite d’un charlatan ; il en avait aussi le langage et la tournure ; nous n’avons jamais bien su qu’il était ; quelques connaissances en médecine et l’usage fréquent de termes scientifiques ont fait croire à quelques uns qu’il avait vendu de l’orviétan ; d’autres lui trouvaient l’air d’un prêtre ; cependant il affectait un parfait athéisme ; sa haine pour le sexe, sa voix grêle avec un corps sans vigueur firent dire à quelques uns qu’il était castrat ; il se disait gentilhomme normand (4). On était également partagé sur sa bravoure ; il se montra avec intrépidité au combat, mais ses officiers prétendaient que dans sa division il avait la lâcheté d’une fille ; on attribuait cette différence à la quantité d’eau-de-vie dont il avait soin de s’abreuver avant de marcher au feu, précaution qu’il ne pouvait pas prendre au moment d’une surprise. »

    Portrait de Lucas de la Championnière fait par son fils pendant son sommeil en 1828, année de sa mort :

    Lettre de Launay à Cordelier....

    L’avis d’Urbain-René-Thomas Le Bouvier-Desmortiers n’est guère différent (5) :

    « Launay servit d'abord dans l'armée républicaine. Fait prisonnier par le général Sapinaud, il combattit quelque tems sous ses ordres et vint ensuite trouver Charette.

    Il se disait gentilhomme normand, et passait pour moine dans l'esprit de bien des gens. On n'a jamais bien su ce qu'il était.

    Âgé de trente ans, d'une taille avantageuse, d'une figure agréable, parlant avec aisance, mais en termes ampoulés et scientifiques à la manière des charlatans, écrivant de même, l'esprit orné de connaissances variées, très-brave et d'une force de corps prodigieuse, il possédait tout ce qui peut faire un homme aimable et un grand capitaine.

    Dans une seule affaire il tua, dit-on, de sa propre main plus de soixante républicains dont un grand nombre d'officiers.

    A l'attaque de Fréligné, il reçut une balle à travers la poitrine ; il se distingua souvent par de belles actions. Aussi Charette qui estimait surtout les hommes de courage, en faisait grand cas et lui avait donné toute sa confiance : malheureusement de Launay n'en était pas digne. Tant de belles qualités étaient effacées par les vices les plus bas, les plus honteux et par l'habitude du crime.

    A peine fut-il nommé commandant de la division du Poiré à la place de Joly, qu'il dépouilla sa femme et sa fille de tous leurs effets. Un jour que la femme Joly réclamait deux gobelets d'argent qu'il ne voulait pas lui rendre, elle le traita de voleur, de républicain, de déserteur ; Delaunay furieux prit un pistolet et lui brûla la cervelle.

    De Launay plein d'ambition aspirait au commandement en chef. Comme il ne pouvait y parvenir que par la mort de Charette, il tenta plusieurs fois pour s'en défaire des moyens que sa politique savait déguiser, de manière à ne pas le compromettre. M. de l'Epinai qui crut entrevoir ses projets, avertit Charette de s'en défier ; mais le général que des trahisons multipliées rendirent dans la suite soupçonneux, ne retira point alors sa confiance à un homme qui dans plusieurs occasions lui avait donné de grandes marques d'attachement, et qui s'était distingué dans les combats ; il fut bientôt détrompé.

    A la pacification de la Jaunais, De Launay voulut soulever plusieurs divisions contre Charette, et que pour éviter le châtiment qu'il méritait, il se réfugia chez Stofflet (6), où il se distingua par les mêmes actes de bravoure et de scélératesse qu'il avait montrés à l'armée de Charette. Stofflet qui avait contre De Launay des motifs très graves de ressentiment (il avait rédigé et signé l'arrêté de Beaurepaire concernant l'émission du papier-monnaie), le dissimula tant qu'il crut avoir besoin de ses services ; mais quand il eut fait sa paix avec la république, il ne vit plus en lui qu'un homme inutile, dangereux par son ambition, ses intrigues et sa méchanceté ; il prit le parti de le renvoyer à Charette.

    On l'accusa d'avoir voulu empoisonner le général à table, en lui versant de la liqueur avec une bouteille à double fond. Stofflet le fit arrêter, emmenotter, et lui donna pour la nuit une garde de cinq hommes tirés d'une division dans laquelle il n'avait pas encore intrigué. De Launay réussit à les corrompre. Stofflet soupçonneux et inquiet alla au milieu de la nuit visiter son prisonnier dont il trouva les menottes à moitié défaites. Il changea sa garde, et dès qu'il fut jour il le fit partir bien escorté pour Beaurepaire, quartier-général de M. Sapinaud, et le dénonça par une circulaire aux autres armées comme un voleur et un scélérat.

    Il fallait coucher en route ; De Launay voyant ses gardes endormis descendit par la fenêtre au moyen d'un drap, se sauva à travers champs, et parvint à se procurer des armes. M. Sapinaud le fit chercher par son commandant de cavalerie, le sieur Bossard qui le découvrit au bout de trois semaines et l'arrêta dans la commune de St-Mâlo. Cet officier accompagné de quelques cavaliers, le conduisit à Belleville chez M. de Coëtus qui l'accueillit avec sa bonté naturelle, même envers ceux qui méritaient le moins de l'intéresser. Lorsqu'on vint dire au général que De Launay était à Belleville et demandait à le voir, il se retourna avec vivacité et donna l'ordre de le faire mourir. Quel tribunal aurait pu l'absoudre ? »

     

      Portrait de Le Bouvier-Desmortiers :

    Lettre de Launay à Cordelier....

     

    Maintenant abordons enfin la lettre écrite par de Launay au fameux adjudant-général Cordelier (7) :

     

     

    « 1ère division de l’armée de l’Ouest.

    Les Sables le 12 nivose l’an 3° de la république.

     

    Alexandre Roger chef provisoire de l’état-major de la 1ère division de l’armée de l’Ouest.

    Au Comité de Salut public de la Convention nationales.

    Malheureusement, citoyens représentants, je vois que je ne me suis guère trompé dans les calculs de ma lettre du 13 que je vous ai adressée relativement à l’amnistie proposée aux rébelles et chouans.

    Vous en pourez juger par la copie de la lettre à l’adjudant général Cordelier par Launay chef des brigands.

    Cordelier vient de nous la faire passer dans le moment.

    Le courier part demain je vous enverrai d’autres pièces.

    Alexandre Roger

     

    Copie de la lettre adressée à l’adjudant général Cordelier par Launay, chef de brigands.

    Elle est dattée du 27 Xbre 1794 ce qui revient au 7 nivose l’an 3e de la République.

     

    Monsieur

     

    Quelques soient vos principes votre manière d’agir me fait au moins voir un peu de retour de vos erreurs. Si je ne considérois que le grade que vous occupez, il seroit d’un terrible témoignage contre vous ; mais si vous n’y aviez été promu que par une adroite politique continuellement soutenue, je serois flatté de vous rencontrer.

    Jusqu’ici la République étaiée d’erreurs, de mensonges et de crimes doit vous faire regretter un passé ou régnoit la justice ; abhorrer un présent que le ciel et la terre condamne ; craindre un avenir qui ne vous offre que des supplices.

    Triomphant vous péririez par la main des jaloux ou des factieux qui craignent toujours ceux qui pourroient les supplanter : succombant ; ou vous seriez la victime de votre ennemi ou des soupçons que l’on concevroit de vous.

    La chûte de tous les hommes en place qui vous ont précédé est d’un sinistre augure pour ceux qui les remplacent, et un crime de plus ou de moins ne coûte rien à des scélérats.

    On vous a dit, et sans doute vous avez répêté que nous rendrions les armes : à la môrt, s’il étoit possible nous les conserverions encore : et ce ne peut être dans un tems où nous triomphons de toute part ; que nous trahirons une cause pour la quelle nous avons dans notre foiblesse exposé notre vie.

    Accoutumés à être trompés, cette vérité vous paroitra peut-être un mensonge : encore 90 mille Républicains viennent d’être noyés dans la Hollande : les armées des frontières ayant pénétré sans résistance dans le pays ennemi, ont été enveloppées et presque toutes ont péries.

    Tel est le résultat de l’ambition d’une poignée de monstres qui ne cherchent à dominer que sur de vils esclaves de leurs criminelles passions, ne pouroient parvenir à leur but qu’en marchant sur des monceaux de nos cadavres palpitans.

    La France déjà un vaste cimetière, n’est-elle pas pour une âme sensible un tourment continuel.

    Sans un ordre du généralissime Charette, croyez vous que la poignée d’hommes de la Grève auroit échappé à dix huit mille hommes qui commençoient par eux pour continuer par vous ?

    Continuellement  il nous vient des déserteurs, et nos cœurs lassés de répandre du sang les remettent au nombre des hommes.

    Réfléchissez monsieur, et surtout songez que ce sont des hommes d’honneur qui vous parlent et qui ne sçavent jamais manquer à leur parole.

    Si ce n’est que la crainte qui vous retient, monsieu, croyez-moi, abandonnez cet horrible parti et sortez de la misère que vous accable, et soyez sur de trouver des amis et des frères dont cous n’aurez à recevoir et ne recevrez que des douceurs : mais si par caractère et sentimens vous tenez à ce parti, n’attendez jamais de grâce de celui qui, désirant et espérant vous trovuez dans des principes d’honneur est

    Monsieur votre très humble serviteur

    Signé Launay commandant général de l’armée du centre et de la division des Sables.

    Pour copie conforme

    Signé l’adjudant général

    Cordelier

    Pour copie conforme

    Alexandre Roger »

     

    Au final, cette lettre laisse transparaître la plupart des traits de caractère du personnage décrit ci-dessus par deux mémorialistes. A la fois emphatique, vaniteux et désuet comme un vendeur de foire, l’auteur de la missive ne manque pas de courage, du moins sur le papier. Il semble flatter l’égo de Charette tout en se présentant comme un homme pour qui l’honneur est la valeur principale de tout dialogue. S’il est vrai que la république n’en avait guère fait preuve à l’époque de cette correspondance, Launay lui-même en était-il aussi pourvu qu’il semble le prétendre ? Paix à ses cendres…

    RL

    Mai 2019

     

     

     

    Notes :

    (1)  Op. cit. p. 121 à 123.

    (2)  De Launay fut blessé deux fois à la poitrine, au combat de la Chambaudière le 17 juillet 1794, puis à nouveau le 14 septembre de la même année à Fréligné.

    (3)  Il s’agit de Pfeiffer, nommé aussi Cassel, homme de main de Charette, le même qui prit le chapeau de son maître près de la métairie du Sableau en Saint-Sulpice-le-Verdon, afin de diriger les tirs sur lui-même et ainsi sauver provisoirement Charette avant sa capture dans le bois de la Chabotterie.

    (4)  Launay aurait été soit originaire de Bayeux selon certains dires ou bien des environs d’Alençon, en tout cas de Basse-Normandie.

    (5)  « Réfutation des calomnies publiées contre le général Charette », 1809, p.509 à 512. 

    (6)  De Launay s’était d’abord réfugié au château de la Bouchère du Poiré-sur-Vie, au Sud-Ouest de Belleville-sur-Vie. Charette avait ordonné à Prudent de la Robrie de l’y arrêter, mais il parvint à prendre la fuite et se réfugier à l’armée de Stofflet. A. de Beauchamp, op.cit, tome II, p. 361, repris par Bittard des Portes, op. cit, p. 414. 

    (7)  SHD B 5/11-2, v. 5 à 8, bulletin analytique compris.

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Jeudi 23 Mai à 12:55
    Petite rectification : Je n'ai pas mis en doute la présence des deux frères Cordelier dans la même armée. Le cadet (Étienne) était général de division en 1794 et son aîné (Louis-Joseph) était son aide de camp.
    Je me suis avant tout interrogé sur la mention, dans le document que j'ai relevé, de «Cordelier aîné» et Cordelier jeune», tous les deux cités comme commandants de colonne. Ça ne fait aucun doute pour Étienne ; en revanche ça me semble improbable pour Louis-Joseph, compte tenu de son grade et surtout de sa fonction d'aide de camp auprès de son frère.
    Je crois que les dénonciateurs de la lettre ont fait référence au général Crouzat (59 ans), qui était le binôme de Cordelier (27 ans), leurs âges justifiant cette distinction aîné/jeune.
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