• Les tombeaux de Monsieur Henri....

     

    Les tombeaux de Monsieur Henri…

     

    Cet article n’apprendra probablement rien aux connaisseurs de la Vendée mais il fait suite à une certaine demande de la part des débutants ; d’autre part, lors de la grande sortie du 29 août 2017 à la Durbelière, je me suis aperçu que sur les 250 personnes présentes, bien peu connaissaient l’histoire des différentes sépultures d’Henri de La Rochejaquelein de 1794 à aujourd’hui.

    J’avais déjà évoqué ici, le lieu précis de la mort de « Monsieur Henri », situé quasiment sur l’échangeur de l’autoroute actuelle Cholet-Angers, ainsi que son cénotaphe, toujours existant, malgré l’urbanisation galopante de la ville de Cholet.

    Commençons donc, encore une fois et pour rappel par cette lettre de la comtesse de Songy à sa sœur, comtesse de Beaucorps (1)

    « Saint-Aubin, 27 mai 1821.

    « …. Mes sœurs et moi étions convenues de l’acheter le terrain sur lequel Henri de La Rochejaquelein avait été tué. C’est M. Morisset qui en était propriétaire. Nous avons à peu près seize toises sur treize de terrain (2), y compris les fossés, tout autour une double rangée de peupliers à six pieds les uns des autres, en avant du côté de la grande route de Cholet à Vezins, la seconde rangée est interrompue. Nous avons l’intention de placer, à l’endroit où il était déposé, une croix de marbre noir avec cette simple inscription : Ici fut déposé Henri de La Rochejacquelein, général en chef des armées vendéennes, né le …. tué en combattant pour Dieu et le Roi, priez pour lui. Mais en attendant, il n’y a dans ce moment qu’une croix de bois peinte en noir, de chaque côté de la croix un saule pleureur et en allée vis-à vis, trois cyprès, de chaque côté presqu’en demi cercle un pin tombant, et au petit bassin derrière où il y a une source, plusieurs arbres verts, et quelques lauriers parsemés dans le reste du terrain. Je dois aller le revoir, ce triste lieu, dans quelques jours et je t’en donnerai ensuite un petit plan : il y a des lys, des fleurs sauvages parmi. De l’autre côté de la grande route, il y a une grande croix de pierre, on y avait encadré un morceau de marbre avec une inscription presque semblable à l’autre, excepté ces mots : Ici fut tué ; mais les scélérats, qui ne veulent même pas le souvenir de la vertu, l’ont brûlée, du moins l’inscription, c’est ce qui nous a décidées à ne mettre dans l’enceinte qu’une croix de bois, pour le premier moment, de peur que la rage ne se porte aussi contre elle. 

    Lettre communiquée  par le vicomte Maxime de Beaucorps. »

     

    Je pense que tout le monde a compris qu’il s’agit là, non du lieu exact de la mort de Monsieur Henri, mais du dernier endroit où il fut enterré avant son transfert à Saint-Aubin-de-Baubigné. Henri de la Rochejaquelein avait été tué le 28 janvier 1794. Afin qu’il ne puisse être reconnu, Stofflet avait défiguré le cadavre à coup de sabre et l’avait fait déshabiller entièrement. Louis Monnier raconte en détail cette triste affaire dans ses mémoires :

    « Il a été tué par  suite d’une imprudence de sa part, car il savait bien qu’un républicain n’a point de parole. Il avait avec lui, à ce moment, les deux Loyseau de Trémentines, aussi braves qu’il est possible d’être. Ils n’abandonnèrent le général qu’après qu’il fut tué. La Rochejaquelein poursuivait près de Nuaillé, des grenadiers républicains qui sortaient de Cholet ; après en avoir tué plusieurs, il se mit à la poursuite d’un qui était près d’être pris, lorsqu’il passa une haie et entra dans un champ, qui était élevé au-dessus d’un petit pré, et dont la moitié est en terre labourable ; deux petites chênes et un petit pommier séparent le pré d’avec la terre labourée ;  au bas de ces trois arbres étaient deux réfugiés et un soldat que Loyseau, dit l’Enfer, avait sabré. Le général suit le grenadier qui était passé dans le champ. Le général lui crie : « Rends-toi ou tu es mort. » Le grenadier, exténué de fatigue, dit : « Je me rends, ne me fais point de mal. » Il revint sur le général ; il arrive à la haie, et voyant que le général était seul, il le met en joue et lui casse la tête. Loyseau, qui était à exploiter le dernier de ses trois hommes, voit tomber le général ; il court sur le grenadier, le tue, et le met en morceaux à coups de sabre. Le général était étendu mort le long de cette haie ; il avait sa grande lévite bleue, son pantalon de cavalier, boutonné du bas jusqu’à la ceinture, et un bonnet rouge (3). Loyseau se sauva, parce qu’il aperçut un détachement qui venait. ».

     

    René Pauvert, lui, nous donne une autre version :

     

    « Le mardi 28 janvier, l’armée sortit de la forêt et rencontra dans la grande route, près de la Haie-Bureau, un détachement de républicains que l’on attaqua et à qui l’on donna la déroute. M. Henri, poursuivant un grenadier, lui cria de se rendre ; le grenadier se retourna vers le général et le tua d’une balle qu’il reçut au front. Le grenadier perdit la vie au même instant par des cavaliers qui suivaient le général de près. Ces cavaliers étaient Braud, de la Jubodière, Meunier, Gaudin, de Saint-Martin de Beaupréau, et Boissière, aussi de Beaupréau. Ces cavaliers, ne voulant pas que leur général fut reconnu par les républicains, lui mirent sur la tête le chapeau du grenadier qui l’avait tué et lui barbouillèrent la figure de terre et le déshabillèrent. 

    Pour lors, M. Stofflet fit enlever le corps du général dans la nuit suivante et le fit enterrer un peu plus bas en disant au quartier général dans la nuit suivante que les scélérats ne pourraient le trouver. »

     

    En fait, ce serait dans la nuit du 6 au 7 février 1794 que l’on enterra M. Henri, dont le bas-ventre avait été dévoré par les loups. Pour autant, cette version s’oppose à une autre. Citons le blog de Nicolas cette fois, qui reprend l’abbé Deniau :

    « A peine ceux qui accoururent au secours de La Rochejaquelein eurent-ils constaté sa mort, qu’ils s’empressèrent, pour le dérober aux regards de leurs camarades que cette perte pouvait décourager, de le porter un peu à l’écart. Quand Jacques Bouchet revint sur ses pas pour pleurer auprès du cadavre de son général, ils l’avaient déjà enlevé du lieu où il était tombé. Comme ils n’avaient aucun instrument pour creuser une fosse, l’un d’eux courut en chercher à la Boulinière, métairie écartée dans les terres à la distance d’un kilomètre, et ils chargèrent le fermier, nommé Girard, de faire lui-même l’inhumation, remettant à des jours meilleurs le soin de lui rendre les honneurs qu’il méritait. Girard enterra d’abord le général dans le pré de la Brissonnière, à l’endroit où on l’avait transporté ; mais, un instant après, réfléchissant que les républicains pouvaient venir l’exhumer et insulter son cadavre, il le déterra, et alla le déposer dans une seconde fosse qu’il fit au milieu d’une haie voisine. Ne le voyant pas encore assez en sûreté dans ce nouvel endroit, il l’en retira aussitôt et le transporta à deux cents mètres plus loin, au-delà de la Haie de Bureau, dans un petit pré, sous un pommier, à quelques pas du lieu où le grenadier républicain avait été sabré par Bouchet et ses camarades. Il enferma le général et son meurtrier dans une même fosse, afin que, si les Bleus venaient à l’ouvrir, la vue de l’uniforme républicain arrêtât leurs investigations. »

     

    Notons au passage que Turreau écrit au Comité de salut public le 15 février 1794, qu’il aurait ordonné à Cordelier de le faire déterrer afin « d’acquérir les preuves de sa mort » (4)

    Les tombeaux de Monsieur Henri....

    Les tombeaux de Monsieur Henri....

     

    Une autre version encore, celle de Poirier de Beauvais, voit le républicain viser d’abord Piquet, puis Henri de La Rochejaquelein, au vu de son cheval mieux harnaché que ceux des autres. (5) Quant à la comtesse de la Bouère, elle nous dit que l’on mit à Monsieur Henri la redingote d’un officier républicain tué auparavant et qu’il fut adossé à une haie afin de n’être pas reconnu. Elle réfute en outre totalement l’idée qu’on ait pu l’inhumer avec son meurtrier. Elle prétend ensuite, à tort, qu’on aurait transporté son corps aux Aubiers dans le cours de l’été (6)

    On voit ainsi combien la dépouille du pauvre Monsieur Henri fut baladée et ce n’est pas fini, comme nous allons le voir.

    Le 28 mars 1816, après avoir entendu différents témoins, qui se souvenaient que M. Henri avait été enterré « auprès de plusieurs cerisiers près de la Haie-Bureau », plus précisément « au pied d’un poirier », on procède a des fouilles. Le chirurgien Chesnay découvre (7) : « une tête à laquelle nous avons remarqué deux fractures qui nous ont paru avoir été faites par une arme à feu ; la première à la fosse orbitale droite avec brisure de l’apophyse montante de l’os maxillaire supérieur du même côté, la seconde vers le milieu du pariétal droit, dont la table externe a été emportée ; passant ensuite à l’examen des autres , nous avons reconnu deux fémurs, dont les apophyses sont détruites, un des os des iles du côté gauche, deux humérus dont un est entièrement dépourvu de ses apophyses et dont l’autre a conservé seulement sa tête, plusieurs fragments des premières côtes du côté gauche, un péroné, une portion de l’os sacrum et plusieurs autres petits os qu’il est impossible d’énumérer. Tous ces os ont été considérablement altérés, ce qui empêche de déterminer la stature de l’individu. Néanmoins, nous avons remarqué que  ces os devaient appartenir à un jeune homme d’une taille élevée, à raison de leur longueur et du défaut de consistance. Les déclarations des témoins sur la blessure qu’à reçue Monsieur Henri de La Rochejaquelein, desquelles il résulte que la balle était entrée par l’œil et l’état de la tête que nous avons exhumée qui est fracturée précisément à la fosse orbitaire, prouvent clairement que les ossements exhumés sont ceux de mon dit sieur Henri de La Rochejaquelein. En conséquence nous avons fait placer ces ossements dans une bière que nous avons fait transporter dans l’église de Saint-Pierre de Cholet sous l’autel de Saint-Sébastien, ce jourd’hui à une heure de l’après-midi.

    Le transport a eu lieu sous l’escorte d’un détachement de Vendéens qui se sont présentés spontanément à cet effet. Le convoi a été reçu à l’entrée de la ville avec les cérémonies d’usage, par le clergé réuni, et Monsieur le maire de Cholet, à la fin de la cérémonie, a apposé les scellés sur la bière, avec cachet de la mairie sur cire noire. »

     

    Le 6 mai 1817, Monsieur Henri est à nouveau déménagé :

    « Ce jourd’hui sixième jour de mail mil huit cent dix sept à sept heures du soir.

    Nous, François-Joseph-Paul Turpault, maire de Cholet, accompagné de MM. Denis Hocbocq, médecin, Henri Allard, lieutenant-colonel, chevalier de Saint-Louis, résidant à Thouars ; Pierre et René Jagault, l’un archiprêtre à Thouars, l’autre prêtre bénédictin, et Pierre-Germain Chesnay, chrirurgien à Nueil ; en présence d’une foule d’habitants ; nous sommes transportés à l’église Saint-Pierre de Cholet, avons trouvé, sous l’autel Saint-Sébastien, la bière que nous y avions déposée, suivant le procès-verbal du 28 mars dernier ; nous avons reconnu que les scellés que nous avions apposés étaient sains et entiers. Nous avons retiré les ossements de cette bière et les avons replacés dans un cercueil de fer-blanc, de couleur grise ; nous y avons mis du charbon pour la conservation des ossements et nous l’avons fermé. Sur ce cercueil se trouve attachée une plaque de cuivre sur laquelle est gravée une inscription en ces termes :

    « Henri de La Rochejaquelein, né le 30 août 1772, tué le 9 février 1794 » (date erronée, évidement).

    Ce cercueil a été renfermé dans un autre cercueil de bois de chêne ; on a également mis du charbon dans celui-ci ; ce dernier cercueil a été fermé et scellé par des bandes de papier, sur lesquelles nous avons apposé le cachet de la mairie sur cire noire ; après quoi il a été déposé sous l’autel Saint-Sébastien…. »

    Le lendemain, les glorieux restes sont enfin transportés à Saint-Aubin-de-Baubigné, auprès des restes de son frère Louis, tué au Mathes deux ans plus tôt. Tout ceci, se passe évidemment dans le cimetière qui se trouvait à l’emplacement de l’église actuelle.

    L'ancienne église et le cimetière sur le cadastre de 1812 :

    Les tombeaux de Monsieur Henri....

     

    Nouveau déménagement en 1847 et Monsieur Henri et son frère arrivent dans le nouveau cimetière, dans un caveau provisoire. L’église que l’on connaît actuellement est construite à partir de 1854 et achevée en 1855. La marquise de La Rochejaquelein, meurt le 15 février 1857 et c’est en décembre suivant que Monsieur Henri déménage encore dans la nouvelle église au sein d’une chapelle qui sera agrandie en 1883.

    La nouvelle église en vue aérienne Géoportail :

    Les tombeaux de Monsieur Henri....

     

    Dans cette chapelle de l’église de Saint-Aubin-de-Baubigné, un autre nom sur les tombeaux, celui de Louis-Marie de Lescure. On connaît dans les grandes lignes l’histoire de sa sépulture, notamment avec cet article. Je pense qu’il sera utile d’y revenir prochainement…

     

    RL

      Janvier 2018

     

    Les tombeaux de Monsieur Henri....

     

     

     

    Notes :

    (1)  « Henri de la Rochejaquelein et la Guerre de Vendée», par Françoise de Chabot, 1890, p. 316 et 317, reprint, Pays & Terroirs, Cholet, 1998.

    (2)  Soit environ 790 m².

    (3)  On sait que M. Henri portait en effet un bonnet de laine et non pas un chapeau dans les derniers jours de sa vie.

    (4)  Le Moniteur du 27 pluviôse an II, (17 février 1794), archives.org, bibliothèque de Boston, USA,  v. 602/1152. Lettre originale au SHD B 5/8-46, v. 5/15.

    (5)  Le fameux Piquet, transfuge républicain, exécuté sur ordre de Stofflet à Argenton-Château entre les 26 et les 28 février 1794 après un jugement où siègent le comte de la Bouère et Poirier de Beauvais (qui cite beaucoup Piquet mais ne parle pas de cette affaire). Piquet avait violé et/ou tué la servante du curé intrus réputée espionne…

    (6)  Pour ceux qui ont le goût du macabre : vous essaierez de déterrer un corps enfoui depuis six mois à même la terre, à fortiori dans celle du Bocage, et vous m’en direz des nouvelles…

    (7)  « Henri de la Rochejaquelein », par Françoise de Chabot, 1890, p. 326 et sq.

     

     


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