• Les souvenirs de Louise Barbier, 6° partie....

    Les souvenirs de Louise Barbier,

    6° partie…

     

      

    1794 - L'HIVER ROUGE.

     

    C'est le général Turreau qui s'était chargé de rechercher tous les royalistes. Quand on lui en ammenait, il les regardait en disait à ses soldats : «Donnez-leur un billet d'hôpital ! » 

    « Aussitôt on les emmenait dans un pré, derrière l'église Saint-Pierre et on les fusillait sans les entendre. 

    « En entendant ces coups de feu, chacun croyait que c'était ses parents qui subissaient ce triste sort. 

    Le général était logé près de l'église, à l'Hôtel de la Croix-Blanche (1). 

    « Chacun était caché dans sa maison et ne sortait que le soir chercher de quoi manger encore. Nous ne vivions que de châtaignes et de pommes. Les boulangers faisaient peu de pain et le vendaient trop cher souvent il était impossible de s'en procurer car tout était pris par les troupes qui se le disputaient. 

    « Après avoir entré (sic), dans les maisons, les soldats fouillaient les meubles, défonçaient les portes et menaçaient de tuer ceux qui s'opposaient. Ils allaient jusqu'à arracher les anneaux et les boucles d'oreilles des pauvres femmes. C'était à qui en aurait le plus ; ils se faisaient gloire de faire sonner leurs poches. 

    « Ils allèrent chez ma tante Coudrais qui était veuve, vivant de son revenu avec quatre ou cinq enfants en bas-âge » 

    « Ceux-ci criaient et se jetèrent aux pieds des soldats, qui se contentaient d'emporter toute la nourriture sans leur faire du mal. 

    « C'est à cette époque que le général La Rochejacquelin fut tué à la Haie Bureau, par un grenadier qui faisait semblant de se rendre. 

    « Le général Caffin, terrible et sanguinaire, fit fusiller vingt-cinq personnes qu'on avait trouvées dans un champ de genêts, à la Croix de Beault, en disant qu'il fallait purger le pays pour le guérir. 

      

     (1) Aujourd'hui Hôtel du Bœuf couronné. 

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     « Les Républicains avaient aussi dressé des chiens qui portaient des colliers à grelots, à flairer les cadavres et à les dévorer. Souvent ils surprenaient des malheureux blessés cachés dans les broussailles, les mordaient et ne les laissaient que quand les soldats les avaient tués à coups de baïonnettes. 

    « M. de Rillé qui était le porte-drapeau de Stofflet fut haché en morceaux. 

    «Une de mes amies, Eléonore Gourdon, la grand-mère des messieurs Coubard (1) fut mise en joue par un hussard ; le coup ne l'atteignit pas, mais la frayeur l'ayant fait tomber, le soldat accourut pour l'achever. Sa jeune fille qui pouvait avoir quinze ans, put se défendre, lui arracha son sabre et lutta contre lui, mais ne dut son salut qu'à l'arrivée de plusieurs personnes qui la défendirent. 

    « Ma tante Coudrais se défendit un jour avec sa broche à rôtir mais presque tous ces soldats étaient lâches et s'enfuyaient à la moindre alarme. 

    « Il se passa des cruautés que je ne pourrais croire si je ne les avais pas vues. Un soir des soldats arrivèrent, défoncèrent notre porte et pillèrent tout ce qu'il y avait dans la maison. Chacun s'enfuit. 

    « Ma belle-mère (Marie Braud) avait un jeune enfant de trois ans que mon père avait eu de son second mariage. Un soldat le lui enleva au bout de sa baïonnette laissant la pauvre mère évanouie. 

    « Il arriva un jour deux hussards qui venaient d'une excursion et rapportaient un chapelet fait avec des oreilles humaines. Ces barbares, en vrais sauvages, les mettaient sur le gril et les mangeaient en débitant des horreurs qui faisaient frémir. 

    Le général Boucret était à la Tessoualle, à dix kilomètres et brûlait tout le bourg et l'église. Il fit mettre le feu dans un grand champ de genêts, dans le bas des Juchellières, où tous les habitants étaient réfugiés et il faisait tirer sur ceux qui voulaient s'échapper. Mon frère Louis, qui y travaillait à tisser de la toile, se sauva en traversant la rivière et arriva nous raconter ce massacre où périrent plus de soixante personnes. 

      

    (1) ancêtre du Dr Coubard (fondateur du souvenir Vendéen) 

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    « C'est à cette époque que ma belle-mère céda son hôtel. Mon pauvre père était mort depuis trois ans et elle ne pouvait plus s'occuper d'une aussi nombreuse famille, car nous étions encore dix à la maison. Ma sœur Renée était mariée à Mortagne avec François Cherbonnier ; j'avais un frère qui se nommait Pierre et qui avait été enrôlé dans les troupes républicaines par son sort de la conscription. C'était un jeune homme doux et aimable, que nous n'avons jamais revu, car il fut tué en Bohême, à côté d'un ami qui, revenu plus tard, nous raconta ses dernières recommandations et nous dit son regret de mourir loin de ses parents sans pouvoir les embrasser. 

    « Mon frère aîné, Louis, travaillait à la Tessoualle et partit bientôt soldat dans le Nord. Ma sœur Victoire était partie depuis quelque temps chez ma tante Brion, au May... 

    « Nous fûmes tous dispersés de la maison paternelle, avec un héritage bien facile à partager. Il nous restait bien la maison qui avait une certaine valeur et de plus elle était au trois-quarts incendiée. Nous fûmes placés chez les uns et les autres de la famille. Ma sœur aînée, Renée, prit ma sœur, Cécile, et l'emmena à Mortagne. 

    Ma sœur Jeanne fut recueillie chez mon oncle Blain. Mon frère Eugène avait été emmené par ma tante Coudrais. 

    « Je fus placée chez mon cousin Delhumeau, qui était mon tuteur. J'étais bien partagée ; ces parents me portaient beaucoup d'affection ; ils étaient fabriquants de toiles et mouchoirs au Bretonnais, et dans une grande aisance. Ils n'avaient qu'un fils unique qui pouvait alors avoir vingt-cinq ans. 

      

    COMBAT DANS LES RUES DE CHOLET.

     

    « Une nuit, on vint nous annoncer que les chouans arrivaient en masse et environnaient la ville. Le tambour battait. Ils entrèrent tout à coup à Cholet, tuant tous ceux qui ne criaient pas : « Vive le Roi ! ». Cette journée fut remplie d'angoisse pour tous. Le soir, ma cousine entendit frapper à la porte du jardin qui avait issue sur une petite ruelle. C'étaient deux grenadiers de l'armée de Mayence (?) qui, cachés dans la cour, attendaient la nuit pour se sauver. Ils n'en avaient plus la force ; tous les deux blessés, ils se soutenaient l'un et l'autre. « Citoyennes », nous dirent-ils, d'une voix faible, « hâtez-vous de nous ouvrir, sans quoi nous allons être massacrés par les brigands. » Ma cousine hésitait à les faire entrer chez elle. Elle et son mari étaient très royalistes. Son mari et son fils étaient partis se battre contre les bleus, sur la route de la Séguinière. Mais son cœur la décida. Je lui aidai à les soigner, car ils étaient si exténués qu'ils faisaient vraiment pitié. 

    « Au même instant, on frappa violemment à la porte de la rue. C'était une bande de Chouans qui rapportaient sur une civière le fils de mon tuteur, Louis Delhumeau, qui avait été blessé sur la route de Nantes. Ils déposèrent leur fardeau et se sauvèrent au plus vite, nous disant que c'étaient les bleus qui étaient maîtres de la ville. Le pauvre blessé était dans un état désespéré. On courut chercher un prêtre qui vint dans la nuit, déguisé, lui administrer les derniers secours de la religion. Il mourut quelques instants après. On l'enterra le lendemain avec le général Moulin, au pied de l'arbre de la Liberté, sur la place du château. 

    « Tous les jours, il arrivait des troupes républicaines en guenilles, qui pillaient et prenaient tout dans les maisons. »

     

    De son côté, Cécile Barbier a laissé en note les souvenirs suivants qui se rapportent à cette époque et aux jours qui suivirent l'évacuation de Cholet. Nous les donnons de suite pour ne plus interrompre le récit de sa sœur Louise : 

      

    « Lorsqu'il fallut quitter la maison paternelle, je fus désignée pour aller chez ma marraine, qui était ma sœur Renée, mariée à Mortagne avec François Cherbonnier." 

    « Nous étions affolées par la terreur et les crimes atroces qu'on voyait commettre tous les jours. Quelques semaines avant, j'avais vu embrocher l'enfant de ma belle-mère, qui pouvait avoir trois ans par le sabre d'un soldat abruti qui voulait toutes nous tuer, si nous ne nous étions pas sauvées au plus vite. 

      

    « Une de mes sœurs, Modeste, âgée de vingt-trois ans environ, fut fusillée pendant la guerre. 

    « Elle s'était réfugiée dans une cave avec une vingtaine de personnes. Ils y étaient depuis plus de quinze jours, s'y croyaient en sécurité et attendaient pour sortir « un calme de troupes » (sic) (1). Un ami dévoué leur faisait passer des vivres, en les mettant au courant de la situation. 

    « Par malheur, ils avaient un petit chien caché avec eux. Un jour qu'une patrouille de bleus cherchait et fouillait partout, le chien se mit à aboyer et trahit ainsi les malheureux cachés qui se croyaient en sûreté. Ils furent aussitôt tous fusillés. 

    « C'était dans les carrières de la place Saint-Pierre, où était le cimetière qu'on venait de changer pour le mettre où il est actuellement. 

      

    ÉVACUATION DE CHOLET.

     

    « Un ordre vint de la Convention, nous dit le récit de Louise Barbier que nous reprenons, que tous les réfugiés sortiraient de la Vendée. Par réfugiés, on entendait tous les habitants du pays. Les généraux Turreau et Grignon, — je n'oublierai jamais les noms de ces monstres-là, — ordonnèrent de brûler tout ce qui restait de la ville de Cholet, détruire les maisons, égorger les habitants sans épargner ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, s'ils n'étaient pas partis dans les vingt-quatre heures. Il n'y avait pas d'autres moyens de purger la ville de tous les brigands. 

    « Tout le monde pleurait de quitter sa maison, son père, sa mère, sa famille pour aller où ?... Nous n'en savions rien. 

      

    (1) C'est-à-dire que les troupes ne reviennent plus à chaque instant fouiller les ruines et les cachettes de Cholet. L'événement dut se produire vers fin mars 1794 à l'une des venues des troupes républicaines au milieu de notre ville en ruines, vraisemblablement le 26 mars 1794. 

    ________ 

      

    « Le 3 mars (1794), on mit le feu à l'église Saint-Pierre. Mais le bon Dieu punit celui qui l'y mit, car il ne put en sortir et brûla dans l'église. La maison de mon père, qui était en face, fut incendiée en même temps. 

    « Ma tante Coudrais, qui demeurait au Coin et où était mon frère Eugène, vint me chercher et me dit qu'il fallait partir au plus vite parce qu'on lui avait dit que tout Cholet allait brûler. Elle nous fît faire un petit paquet de nos quelques hardes. Elle aussi ramassait ce qu'elle croyait le plus utile pour en faire un ballot et le mettre dans les ambulances qui allaient à Nantes, C'est de ce côté qu'elle pensait nous emmener avec ses enfants, car nous ne savions où aller sans pain et sans asile. Nous étions en guenilles ; j'avais une vieille coiffe de laine jaunie, les pieds dans des sabots attachés avec des cordes. Nous partîmes donc avec ma tante Coudrais qui avait avec elle ses deux enfants, deux autres neveux du côté de son mari, mon frère et moi. 

    « Dès en partant, nous vîmes fusiller deux hommes et, l'abbé Guitton, vicaire de Saint-Pierre. On les avait mis sur le bord de la rivière et les soldats placés sur le parapet du château s'exerçaient à tirer sur eux. 

    « Ma tante Coudrais avait décidé de se diriger sur Mortagne, parce qu'elle espérait nous laisser, moi et mon frère, chez ma soeur Cherbonnier et où était déjà réfugiée ma sœur Cécile. 

    « Nous étions à peine rendus à la Haie (1), que nous vîmes tout Cholet en feu. Les habitants arrivaient criant et pleurant, à peine vêtus, traînant les enfants, soutenant les vieillards, sans pain, sans asile, quelques guenilles sous le bras, sans savoir où aller se réfugier. C'était le mercredi des Cendres. 

    « Ce fut ce jour-là que ma grand'mère fut massacrée au Pont-Joly, au moment où elle se rendait à l'hôpital (2) pour s'y réfugier. Une de ses sœurs fut tuée au près d'elle et une autre, ma tante Madeleine, fut massacrée dans sa maison même, au moment où elle se préparait à partir. 

      

    (1) Le plateau de la Haie, entre les routes de Mortagne et du Puy-Saint-Bonnet, domine l'usine à gaz. 

    (2) L'hôpital était situé rue des Vieux-Greniers. Il ouvrait à peu près en face de l'ancienne tour existant encore. Les blessés étaient soignés également au couvent des Cordelières qui, après la Révolution, devint l'hôpital de Cholet. Le Pont Joly était l'endroit où le ruisseau de Pineau passait dans la rue Salbérie, en arrivant à la Promenade. C'était un ravin où il y avait un pont 

    rustique pour les piétons. Les charettes passaient dans l'eau. 

    ________ 

      

     « A l'hôpital, les malades furent abandonnés et moururent faute de soins (l). 

    « On avait fait des monceaux de paille et de bois, dans les principales maisons, et bientôt toute la ville offrit le spectacle épouvantable d'un vaste bûcher. 

    « C'était la quatrième fois qu'on y mettait le feu. Pendant quelque temps, la ville détruite ressembla à un désert. Il n'y avait pour habitants que des soldats affamés qui cherchaient sous les ruines les choses précieuses qui avaient échappé à l'incendie. Les loups y arrivaient la nuit pour dévorer les cadavres mal enterrés des malheureuses victimes. 

      

    « Nous continuions péniblement notre route vers Mortagne, en tremblant, quand nous voyions les bleus. Nous nous croyions perdues quand ils nous criaient : « Rendez-vous, brigandes, ou la mort ! » Alors il fallait crier : 

    « Vive la République ! A bas les aristocrates ! A mort le roi !» A la moindre hésitation, les soldats fusillaient à bout portant et transperçaient les petits enfants de leurs baïonnettes. Plus de cinquante personnes furent victimes de leur fureur, de Cholet à Mortagne. 

    « Il fallait se cacher dans les broussailles et les ajoncs, en perdant ses sabots, en déchirant ses vêtements, dans des chemins détrempés d'où on ne pouvait plus sortir. 

    « Arrivés près du château de la Tremblaie, nous vîmes fusiller un prêtre, que les soldats avaient trouvé dans le creux d'un arbre. Ils se partageaient les débris des vases sacrés que le malheureux avait voulu cacher. » 

      

     (1) Une enquête fut faite à l'époque sur l'abandon des malades dans l'hôpital de Cholet, dont les rapports sont aux Archives départementales de la Loire-Inférieure. 

     

    A suivre…

     

     

       Les loups "nettoyant" les rues de cholet de leurs cadavres :

    Les souvenirs de Louise Barbier, 6° partie....

     


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