• Les souvenirs de Louise Barbier, 5° partie....

    Les souvenirs de Louise Barbier,

    5° partie…

     

     

     

    LA TOURNÉE DE GALERNE

     

    « Nous arrivâmes ainsi à Candé, pensant, nous y reposer, lorsque nous entendîmes crier : « Voilà les Bleus ! » 

    Nous ne savions où fuir ; heureusement que ces cris d'alarme renouvelés à chaque instant étaient souvent mal fondés. 

    « Si vous saviez quel singulier et lugubre spectacle que cette fuite de l'armée vendéenne : une troupe sans ordre traînant des canons, toutes sortes d'armes et de bagages ; des vieux chevaux portant les enfants ; les vieillards soutenus par leurs fils ; des blessés se traînant à peine ; des soldats déguenillés groupés sans ordre. Cette triste procession occupait quatre lieues de longueur. 

    « A Segré, où l'on s'arrêta, les paysans firent un feu de joie de tous les papiers de l'administration, au pied de l'arbre de la liberté. Ensuite, par une pluie battante, nous nous rendîmes à Château-Gontier. Je me souviens n'avoir mangé que deux pommes dans ma journée ; j'étais accablée de fatigue et de faim. 

    Nous y vîmes un monceau de prisonniers que les bleus venaient de massacrer ; les ruisseaux étaient tout rouges du sang de ces malheureux. 

    « Nous partîmes de suite pour Laval, où nous fûmes très bien reçus. Nous y restâmes neuf jours. Nous couchions dans une cave ; ma tante avait arboré son mouchoir blanc au bout d'un bâton, pour nous donner aide et protection. On nous distribuait du riz à l'eau, quelques pommes de terre et des raisins verts. Nous reprîmes là un peu de forces. 

    « L'armée quitta Laval, le lendemain de la Toussaint, où nous avions assisté à une messe dite par un évêque caché dans nos rangs. Nous allâmes jusqu'à Mayenne. 

    En y arrivant, de bons soldats nous firent chauffer et nous cachèrent, car les habitants, surtout les femmes du pays, jetaient des pierres sur les « brigands de la Vendée », comme on nous appelait. Le pillage était permis dans la ville. 

    « Nous en repartîmes précipitamment pour Le Mans. 

    En y arrivant, il y avait une terrible bataille. On ne trouvait pas à camper dans les fermes. La route était remplie de gens qui fuyaient ou marchaient sur des cadavres ou des mourants dans les fossés. Ceux qui se sauvaient étaient repris par les républicains et conduits immédiatement sur l'échafaud sans être jugés. 

    « Nous n'arrêtâmes pas dans la ville, car ma tante Brion trouva un monsieur de Cholet, nommé Allard, chef des chouans en renom, qui l'engagea fortement à revenir du côté de Nantes. 

    « Nous revenions avec d'autres connaissances du pays par des chemins détournés où l'on enfonçait à mi-jambe. 

    J'étais vêtue en paysanne ; j'avais sur la tête un capuchon de laine violette que nous avions pris à une pauvre grande dame tuée et restée sur la route. On nous dit que c'était Mme de la Frégeolièrè, de Trémentmes, près Cholet. Je me souviens de ce nom. J'avais un morceau de drap bleu, jeté sur mes épaules et attaché par devant avec des ficelles. II faisait un froid excessif. Pour des chaussures, (sic), je n'avais pas d'autres bas que ceux que je portais en quittant Le May. 

    Arrivée près de Saumur, je perdis ma tante qui avait suivi une colonne de fugitifs, se dirigeant sur Nantes. 

    J'espérais, cependant, bientôt la rejoindre. Je couchai dans une ferme, sous une meule de paille. Au même instant, arriva une petite troupe de républicains qui fouillaient partout dans les recoins, espérant trouver des Vendéens cachés. Je sentis la pique des baïonnettes qui sondaient le tas de paille ; j'étais plus morte que vive. 

    Je partis le lendemain au petit jour en suivant les voitures de réquisitions et j'arrivai près de Saumur, espérant y retrouver ma tante. J'avais 17 ans ; j'étais sans asile, exposée à toute sorte de propos ; j'étais malade, exténuée. Près de la ville, je passai la nuit dans un creux d'arbre et fut sauvé par une brave femme. 

    Elle se nommait la mère Manet ; elle assura aux bleus que j'étais sa fille et, pour me faire entrer avec moins de difficultés dans la ville où elle allait tous les jours porter des provisions, elle me mit une paire de poulets dans la main et un bissac de légumes sur le dos. Elle me conduisit chez une de ses parentes qui lui avait demandé une domestique. A l'octroi, on me fit cracher sur une cocarde blanche et attacher une tricolore sur la poitrine. On m'avait bien défendu de dire que j'étais de Cholet, car ceux qui étaient connus Vendéens étaient vite pris et, sans aucune explication, on les conduisait en prison. 

    « Je restai en place deux ans chez un boulanger... » 

      

    FIN D'ANNÉE 1793 A CHOLET. 

      

    Mais tous n'avaient pas quitté le pays. 

    Un certain nombre de nos compatriotes, après avoir tournoyé de hameaux en villages, avait réintégré leurs demeures. 

    Le généralissime vendéen d'Elbée s'était montré opposé au passage de la Loire. Blessé également à la bataille de Cholet, il s'était réfugié près de Beaupréau et n'avait pas voulu partager le sort de l'armée. 

    Un groupe de paysans, réunis par Pierre Cathelineau, lui étaient restés fidèles et entreprirent de l'aller le mettre en sûreté à Noirmoutier. 

    Pendant quelques temps, le calme régna donc dans notre pays. 

    « Après le passage de la Loire », écrit Savary, « il ne restait dans la haute Vendée aucun des chefs, aucun rassemblement à craindre. Tous les braves de l'armée vendéenne erraient sur un sol étranger à cette contrée. Toutes les illusions, tous les prestiges du fanatisme avaient disparu avec les prêtres... » (?) 

    Louise Barbier va bientôt nous indiquer, — et c'est le seul souvenir qu'elle semble avoir conservé de ces jours, — à quel autre genre de fanatisme les dévots de la « Déesse Raison » pouvaient se livrer. 

    « On pourrait donc considérer cette portion du territoire de la Vendée », continue Savary, « comme un pays soumis, depuis la Sèvre jusqu'à Saumur. Il ne fallait plus y assurer la paix et la tranquillité, qu'une surveillance active, dirigée par des principes de clémence, d'humanité et de justice. » 

    Ce fut le contraire qui se produisit. 

    A la suite des armées, après leur passage, les autorités locales républicaines tentèrent de se reconstituer. En peu de jours, elles furent supplantées par le Comité Révolutionnaire, qu'un prêtre assermenté, curé intrus de Trémentines abandonnant sa soutane et son ministère, Robin de Méricourt, vint former à Cholet. 

    Plus de cinq cents arrestations furent faites dans notre ville et aux environs alimentant en victimes les fusillades et les noyades d'Angers et des Ponts-de-Cé. « Fanatique », tel est le mot que comporte la presque unanimité des condamnations, dont le motif est l'attachement de nos concitoyens à leur foi religieuse. 

    C'est l'époque, d'ailleurs, de la « déchristianisation », du « soulèvement antireligieux » selon le mot de M. Ch.-L. Chassin qui sévit pendant les mois de brumaire et de frimaire, an II. 

      

    Les abjurations et les déprétisations se succèdent sur un rythme accéléré. La Convention institue son calendrier de l'ère nouvelle, par ses décrets du 5 octobre et du 24 novembre 1793. 

    Les fêtes décadaires sont inaugurées par Lequinio et Laignelot, les 31 octobre et 10 novembre, à Rochefort, à Niort, à Saint-Maixent, etc. 

    Une ou plusieurs « cérémonies » de ce genre eurent lieu à Cholet, â des dates que nous n'avons pu préciser. Nous en trouvons l'écho dans les papiers de Louise Barbier. 

    « Les prêtres étaient enfouis dans les prisons, ou cachés au fond des bois et des grands genêts qu'il y avait alors. 

    « Les semaines étaient de dix jours et s'appelaient décades. 

    « On faisait de temps en temps des processions de la Liberté. C'était M!Ie Coulonnier, dont le père tenait la poste aux lettres, qui faisait la déesse, coiffée du bonnet phrygien et drapée à la romaine. Elle tenait en main le drapeau de la Révolution ; à ses pieds était assis un paysan du Carteron, qu'on appelait Dupé et qui était habillé en empereur romain ; il représentait le dieu de l'agriculture. 

    « L'Eglise était fermée ; de chez nous, j'ai vu brûler les confessionnaux, devant la porte ; les statues des saints furent jetées au milieu des flammes. 

    « J'allais une fois à la messe, à la ferme de la Goubaudière. C'était le mariage de Viaud, l'hôtelier de la Croix-Blanche, un de nos amis. Rien n'était si triste que ces cérémonies lugubres. L'autel était dressé sur une table éclairée par deux lumières qui laissaient le reste de la pièce dans l'obscurité, Les prières étaient dites à voix basses et toujours avec la crainte d'être surpris. 

    « Puis, nous nous en revenions tous, les uns après les autres par des chemins détournés, avant le jour. 

    « Beaucoup de personnes y furent enterrées. Le cimetière existe toujours ; le fermier n'a pas voulu y toucher et le laisse inculte.

      

    A suivre…

     

           La Bataille du Mans :

    Les souvenirs de Louise Barbier, 4° partie....

      

     

     


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