• Les Mémoires de l'abbé Remaud, 3° partie....

     

    Les Mémoires de l’abbé Remaud, 3° partie…

     

     

    La Vendée Historique, N° 64, 20 août 1899.

     

    J’étais d’avance annoncé à Son Altesse Royale par les lettres de M. Le duc d’Harcourt, résidant à Londres en qualité de chargé d’affaires pour le prétendant. Je me fis présenter à Monsieur par le comte François Discares, son capitaine aux gardes. Je suis incapable d’exprimer, même faiblement, ce qui se passa entre le prince et moi. Je lui remettais d’une main les derniers vœux de Charrette, et il recevait de l’autre son dernier soupir rendu à l’échaffaud. Sa figure, pleine de grandeur et de sensibilité, se couvrait de larmes ; il pouvait à peine lire, et je pouvais encore moins m’expliquer. Après avoir reçu de sa part des bontés sans nombre, je lui demandai la permission de me retirer, n’ayant pas pris de repos depuis plusieurs nuits que j’étais en route. Il m’invita obligeamment lui-même à dîner le lendemain avec mon compagnon de voyage.

    Je me rendis avec empressement aux ordres que Monsieur m’avait donné la veille. Je pris autant que je le pus sur moi pour modérer une juste douleur. Il fallut aborder la grande question des malheurs de la Vendée, commencés depuis longtemps par la mésintelligence des chefs, augmentés par la défection de plusieurs commandants de division, et enfin à leur comble par la mort de Charette, un des plus fidèles serviteurs du roi. Après une longue conférence, à laquelle assistèrent MM. Le duc de férant, les comtes de P.P. qui composaient alors ses conseils, j’eus l’honneur de dîner avec Son Altesse Royale, Mgr le duc d’Angoulême, et cet honneur me fut accordé pendant tout le temps de mon séjour en Ecosse.

    J’y passai environ un mois, pendant lequel je fus malade des suites de mes blessures. Monsieur me donna son médecin pendant le temps que je mis à me rétablir. Je ne sortais point de chez moi. Monsieur profita de ce moment pour me faire exécuter un petit travail sur la guerre de la Vendée, ouvrage qu’il désirait infiniment, mais que personne n’avait pu lui donner, parce que personne n’avait suivi de près tous les évènements de la guerre. Je m’occupai de classer les principaux faits,  je les fis transcrire par mon compagnon de voyage, et je remis à Monsieur cette petite brochure à laquelle il parut attacher un grand prix. Il y ajouta de nouvelles bontés pour moi, en m’assurant que tous les Vendéens auraient toujours des droits à son estime, et qu’il ne serai peut-être jamais assez heureux de pouvoir s’acquitter envers eux.

    Ce n’est pas ici le lieu de rappeler les intéressantes conversations que j’ai souvent entendu tenir au prince. Je ne peux pourtant m’empêcher de rapporter ce qu’il me dit un jour en dînant à côté de lui, en me serrant la main avec bonté. Il me fit remarquer sa table, encore garnie de beaucoup de bons mets : « Eh bien ! ajouta t-il, j’aimerais mieux être dans la Vendée à manger un morceau de pain noir, que d’être ici à faire bonne chair, dans le palais des rois d’Ecosse. »

    Quelqu’agréable que fût ma position, quelques délicieuses que fussent pour moi les bontés de Son Alt. Royale Monsieur, j’étais impatient de retourner dans ma patrie, et de rendre compte à mes amis de ce qu’ils avaient à espérer ou à craindre. Je fus mes préparatifs de départ et demandai à Monsieur ses derniers ordres pour la Vendée. Il m’engagea obligeamment à demeurer encore quelques jours auprès de lui, pour assister à une fête que Lord Gordon, vice roi d’Ecosse et gouverneur pour le roi d’Angleterre dans le royaume, voulait nous donner. Le généreux anglais, qui aimait singulièrement les princes de la maison de Bourbon, aimait aussi beaucoup les Vendéens ; il aimait à causer de la guerre de la Vendée. Je reçus une invitation infiniment flatteuse, et j’assistai au dîner du noble Lord, qui ne cessa, pendant tout le temps que nous fûmes chez lui, de nous combler de bontés, mon compagnon de voyage et moi. Notre départ fut définitivement arrêté pour le lendemain, dernier jour de juillet.

    Avant mon départ, j’allai prendre les ordres de Monsieur et ses dépêches. Ce moment fut terrible pour ma sensibilité. Je ne pus m’empêcher de couvrir ses mains de mes larmes, au moment où il voulut bien me donner l’accolade. Je partis et j’arrivai à Londres, après quatre jours de marche sans m’arrêter.

    Mon premier soin, quand j’arrivai à Londres, fut de remettre aux différents ministres les dépêches de Monsieur pour eux. Partout on me témoigna le plus vif intérêt, particulièrement chez le ministre de la guerre, où j’allai souvent dîner. J’étais loin de penser ce qui devait m’arriver par la suite ; je comptais faire un très petit séjour à Londres, mon envie de retourner en France ne faisait qu’augmenter chaque jour. Le gouvernement anglais en avait décidé autrement.

    Je reçus l’ordre du ministre de prendre un appartement commode, peu loin du bureau de la guerre, et de m’y présenter souvent pour conférer avec lui. On fixa ma pension par jour à 12 l. et on me procura du reste tous les agréments que je pouvais désirer.

    J’établis donc mon séjour à Londres, sans plus savoir quand je pourrais retourner dans ma famille et au sein de mes amis qui ignoraient pour la plupart ce que j’étais devenu. Je me plaignis plusieurs fois à Monsieur de l’espèce de gêne dans laquelle on me tenait dans la capitale de l’Angleterre. Il me répondait avec affection et m’exhortait au courage. Je me plaignis directement aux ministres, ils me répondaient toujours d’une manière extrêmement obligeante avec moi, mais peu favorable au plan que j’avais formé pour mon retour. C’était surtout sur l’intérêt que l’on prenait à moi, qu’on motivait les délais de mon départ. On ne cessait de me dire qu’il n’y avait rien d’avantageux à faire alors en France, qu’il fallait attendre les évènements.

    En effet, la politique avait bien changé depuis mon départ de la Vendée : les insurgés, les puissants auxiliaires pour l’Angleterre, n’existaient plus. La Vendée était comprimée, l’Anjou soumis et la Bretagne rendait partout ses armes. Il fallut donc se soumettre aux évènement et attendre, ce que je ne fis pas sans murmurer.

    Dans la nécessité où j’étais de prolonger mon séjour dans la capitale de l’ Angleterre, je me déterminai à me faire un genre d’occupation, pour ne pas m’ennuyer au milieu de cette immense cité que je n’habitais qu’à regret. Sur le désir que m’avait témoigné Monsieur de me voir écriren d’une manière plus détaillées, les malheurs et les combats des la Vendée, dont j’avais été le témoin oculaire, je me décidai à continuer plus en grand le travail que j’avais commencé à Edimbourg. Je fis des mémoires sur la guerre civile de la Vendée, cet ouvrage m’occupa pendant six mois. Je passais les moments de délassement chez MM. les émigrés de ma province, que je voyais le plus souvent possible, et j’avais aussi une injonction particulière de Son Altesse Royale Monsieur de voir MM. les évêques de France réunis à Londres. Parmi ces prélats, je voyais plus particulièrement le respectable évêque de Saint-Paul-de-Léon, M. de la Marche. Il entretenait avec les princes une correspondance journalière, il jouissait auprès du ministre britannique d’une grande considération.

    Mon ouvrage sur la Vendée n’était pas encore fini, que je trombai malade. Je le fus si sérieusement, que je pensai mourir. J’eus ce qu’on appelle en Angleterre le spleen, et ce qu’on nomme en France la consomption. On se voit mourir : c’est une maladie du pays ; elle est occasionnée par la sombre mélancolie qui est le partage des Anglais, ou peut-être encore par l’air épais que l’on respire à Londres, où un nuage épais de fumée de charbon de terre empêche de voir le ciel pendant la majeure partie de l’année. Je n’ai dû mon rétablissement qu’aux soins multiples du docteur Philisbert, médecin de Monseigneur le duc de Bourbon, qui avait la bonté de me l’envoyer tous les jours. Je me guéris, non parfaitement, et je profitai de mes derniers moments de convalescence pour me faire conduire chez le ministre, aux fins de faire accélérer l’époque de mon départ, pour les raisons même de ma mauvaise santé.

    Les évènements avaient encore changé de face dans toute l’Europe, et particulièrement en France. Le Directoire se faisait partout détester par ses mesures de rigueurs. L’Empereur de Russie paraissait prendre un vif intérêt aux princes infortunés de la maison de Bourbon. L’Angleterre même semblait vouloir enfin adopter le plan pour sa propre sûreté. Le roi avait besoin en France de ceux qui étaient attachés à son parti. Mon départ d’Angleterre fut enfin résolu, mais je fus obligé, pour l’obtenir, de me faire donner les ordres du Royaume. Je fus chargé spécialement d’apporter en France ses volontés et ses instructions.

    Le gouvernement me donna des fonds pour mon voyage, qui devait être long et pénible. Il fut arrêté que, pour arriver à Paris, je passerai par le continent. Je quittai Londres le 12 mars, presque un an après mon départ de la Vendée. Je m’embarquai à Claremont pour Crux-Haven. Le gouvernement me donna place sur un bâtiment destiné à conduire Lord Elgin à son ambassade.

    De tous les voyages que j’ai fait en mer, cette traversée fut pour moi la plus agréable. J’arrivai dans le nord de l’Allemagne sur la fin de mars. Je commençai mon long voyage sur le continent. Après avoir traversé le Hanovre, je pris la route de Francfort, où j’avais ordre de passer.

    Je fus singulièrement contrarié dans ma marche. Les Français étaient aux portes de cette ville d’un côté, quand j’étais à une journée de marche de l’autre. Il me fallut rétrograder sur les Etats du prince de Hesse. Ne prévoyant pas quelle route je pourrais suivre avec prudence, je m’adressai directement au ministre du Landgrave, qui me reçut avec beaucoup d’égards. Il me donna des passe-ports de Hessois, qui étaient alors en paix avec la France.

     

    Abbé Remaud

     

     

    (A suivre)

     

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