• Les Mémoires de l'abbé Remaud, 2° partie....

     

    Les Mémoires de l’abbé Remaud, 2° partie…

     

     

    La Vendée historique, N° 62-63, 5 août 1899.

     

    C’est le 13 mars 1793 que commença la guerre civile de la Vendée dans le pays que j’habitais. Ce n’est pas ici le lieu de parler de ces événements à jamais mémorables. Je me contenterai de dire que jamais ma sensibilité ne fut plus alarmée ; jamais je n’ai rien vu, ni entendu de pareil à ce qui se passa dans ce jour. Partout le son lugubre des cloches annonçait un grand événement. On entendait de loin le bruit des armes. Le feu commençait à consumer ma triste patrie ; dans les bourgs, dans les hameaux, on enfonçait les portes des maisons pour crier aux armes. Le cri général était : il nous faut des armes et des prêtres.

    Mon malheureux camarade et moi, nous n’osions nous montrer, tant le peuple était en courroux. Malgré toutes les précautions que nous avions pu prendre, notre solitude fut découverte ; le peuple s’empara de nous, et nous força de le suivre. M. Dolbec, curé de Sainte-Cécile, fut conduit à Palluau par un détachement d’hommes armés. Je le fus également, par une autre escorte, au bourg d’Apremont, où l’on exigea de moi que je bénisse l’église qui avait été occupée par un intrus.

    Mon premier soin fut d’aller visiter les prisons, où l’on avait entassé séparément tous les bourgeois et leurs épouses, sous prétexte qu’ils étaient la cause des malheurs qu’on éprouvait alors. A Apremont, comme à Machecoul, à Legé, au Poiré et dans bien d’autres endroits, on avait résolu le massacre de toutes les personnes. J’arrivai heureusement à temps, j’eus le bonheur de profiter de l’ascendant de mon ministère,  j’obtins la grâce de tous les prisonniers, et je n’éprouvai jamais une aussi douce jouissance que celle que je goûtai alors. Tous furent délivrés à ma prière : on les conduisit au château d’Avreau, paroisse de Commequiers, où Mme de Lespinay-la-Roche leur prodigua tous les soins. Quelques jours après, ils furent entièrement délivrés, par l’effet des circonstances et des combats.

    Là, commença pour moi une nouvelle carrière. Je ne fus le maître de mes démarches,  je me rendis au sein de ma famille, que je n’avais pas vue depuis plusieurs mois. J’y fus à peine arrivé qu’il fallut m’occuper d’affaires politiques. Il y eut une assemblée générale au hameau de l’Oie, pour délibérer sur les affaires du temps. Les royalistes sentirent le besoin d’un ordre quelconque. On nomma deux commissaires pour rédiger un plan d’administration provisoire dans la Vendée. Je fus chargé d’une partie de ce travail, qui fut suivi jusqu’à l’organisation plus complète qui fut faite au Conseil de Châtillon,  par M. Bernier. Comme presque tous les hommes en état de porter les armes étaient obligés de marcher journellement pour faire le service, les conseils d’administration se trouvèrent pour ainsi dire composés d’ecclésiastiques, de quelques vieillards ou gens infirmes. Je fus successivement appelé, et à différentes époques, à remplir diverses fonctions administratives. J’abrège les détails inutiles, et je me borne à parler ici des devoirs difficiles et laborieux que j’ai eu à remplir en qualité d’inspecteur divisionnaire des Sables d’Olonne, ensuite en qualité de commissaire général de l’armée aux ordres de Charette.

    On se persuadera sans peine que l’on n’envie pas ordinairement les places qui n’offrent que des fatigues, des dangers et qui surtout sont toujours mêlées de dégoût. Telles étaient, en général, les places de l’administration des royalistes pendant la guerre de la Vendée.

    Que l’on se fasse une idée, si on le peut, d’un pays où tous les moulins ont été incendiés à la fois ; qu’on se figure, au milieu de ce pays, une armée presque toujours mouvante, qui ne fut jamais également nombreuse deux jours de suite. Que l’on considère ce que peuvent faire des administrateurs qui comptent aujourd’hui sur leur tonneau de grain que l’ennemi leur enlève souvent une heure après. Enfin, que l’on considère ce que peuvent fournir de petits moulins à bras, que la nécessité avait fait construire à la hâte ; des fours épars ça et là, qu’on voyait le jour et qui étaient incendiés le lendemain. Que l’on réfléchisse sur tout ceci, et l’on aura une faible idée des difficultés qu’on éprouvait à administrer la Vendée insurgée.

    Il fallait donc être forcé à remplir de pareilles fonctions pour s’en occuper. Mais je le fis par l’autorité même du chef qui commandait au nom du roi.

    Plusieurs fois j’ai donné ma démission, pour me livrer aux focntions du ministère ; autant de fois j’ai été contraint de reprendre les rênes de l’administration, au milieu des dégoûts toujours croissants et des dangers toujours multipliés. Ma tête était à prix, j’en avais la certitude ; de là tous les jours de nouvelles précautions à prendre. Enfin, accablé de fatigue, je fis demander, par une assemblée du clergé réunie à Pont-de-Vie, paroisse du Poiré, ma démission, le général Charrette la refusant en déclarant qu’il était à tout faire pour l’Eglise, excepté d’accorder cette grâce.

    De nouveaux ordres me furent donnés pour me tenir habituellement auprès du général en chef. De ce moment, je fus destiné particulièrement à partager tous ses dangers. Il me donna une paire de pistolets, qu’il exigea que j’eusse porté ; obligé à voyager presque jour et nuit, je courais plus de dangers que personne. J’atteste le ciel que je ne me suis jamais servi des dites armes au-delà des bornes d’une juste défense. J’ai pourtant tombé au pouvoir de l’ennemi ; on m’a laissé pour mort sur le champ de bataille ( le 21 février, à la bataille de la Bégaudière, je fus laissé pour mort sur le champ de bataille. J’eus le corps couvert de blessures ; ma mort fut annoncée dans les papiers publics. Note de l’abbé Remaud). Dabs ces circonstances difficiles et cruelles, qui oserait me faire un crime de ce que la nature ordonne, d’une action que les lois positives ne défendent pas ?

    Je sais que des personnes mal intentionnées se sont beaucoup récriées sur l’usage que j’avais fait des armes qu’on m’avait ordonné de porter ; mais je laisse à ceux qui me liront, à apprécier les témoignages des ennemis que la révolution à suscités aux prêtres en général, et que la guerre civile avait encore exaspérés dans les lieux où elle exerçait ses ravages. D’ailleurs j’ai pour moi le témoignage de ma propre conscience, il me suffit. Je sais ce que j’ai fait ; je m’en suis souvent rendu compte à moi-même au milieu des orages qui ont partagé ma vie, comme au sein de la solitude où je suis maintenant. Je le répère, j’ai porté quelquefois les armes, je n’en suis jamais servi au-delà des bornes d’une juste défense. Je n’ai jamais tiré d’armes à feu dans les combats : je n’ai jamais voté ni consenti la mort de personne : je me suis souvent opposé, au contraire, aux mesures trop rigoureuses qu’on pouvait quelquefois employer dans les moments de précipitation. J’ai même eu le bonheur d’arracher des bras de la mort des malheureux condamnés au dernier supplice. La plus douce jouissance de ma vie est de savoir que les infortunés me bénissent dans leur retraite, tandis que je les cheris dans la mienne.

    Je reprends le cours des affaires militaires, dont j’ai été obligé de partager les dangers. Après la bataille de Saint-Denis, arrivée le 21 février, la défection se mit dans l’armée ; je m’en aperçus un des premiers, et j’en prévins Charrette, il rassembla son conseil, j’y fus invité. J’y assistai. Quatre chefs de division annoncèrent assez clairement leurs intentions perfides. Le général en chef sentit plus que jamais l’horreur de sa position ; il chercha les moyens de l’adoucir et de sauver son parti.

    Il avait alors en Angleterre, et auprès des princes, des envoyés ; il attendait leur retour depuis longtemps. Ne les voyant point arriver, et s’apercevant des nouveaux dangers qu’il courait depuis l’abandon de ses officiers principaux, il fut résolu que je partirais pour me rendre auprès du gouvernement anglais et des princes, pour savoir enfin ce que feraient les royalistes de la Vendée, qi avaient été lâchement trahis par plusieurs de leurs chefs de division.

    Je partis, après avoir reçu du général Charrette les marques du plus tendre attachement. Il me remit le portefeuille de sa correspondance avec les principaux chefs des royalistes des provinces insurgées ; il prévoyait ne plus pouvoir le conserver sûrement.

    Je passai la Loire, et successivement je traversai les armées de l’Anjou et de Bretagne. Partout, mon voyage se fut au milieu des dangers ; l’accueil distingué qu’on voulut bien me faire partout pouvait en adoucir les rigueurs. Je fus particulièrement reçu, avec beaucoup d’égards, par les généraux Scépeaux et de Puysaye ; ils me remirent, aves des lettres de recommandation pour moi, des dépêches pour les ministres du roi d’Angleterre. Après un mois de route, pendant lequel je plus de cent cinquante lieues à pied, souvent au milieu des forêts, et plus souvent la nuit que le jour, j’arrivai sur les côtes de la Normandie, après avoir longtemps et inutilement cherché à m’embarquer sur celles de la Bretagne.

    La correspondance que l’Angleterre avait avec les royalistes de France me reçut enfin à son  bord. Après avoir fait viser mes passe-ports,  je m’embarquai le premier mai, avec M. le Ch……. (de la Roche-Saint-André) que j’avais pris pour compagnon de voyage. Vu les dangers qui l’accompagnaient et l’importance de la mission, on m’avait promis que dans cinq ou six heures je serais exempt de crainte, et que j’arriverai dans l’île Jersey. Je ne peux encore me rappeler sans effroi tout ce que j’eus à souffrir dans cette traversée. A peine en mer, nous fûmes assaillis par une tempête affreuse, qui dura trois jours et trois nuits. J’avais couru bien des dangers dans ma patrie, mais rien ne m’avait paru si affreux que le naufrage qui nous paraissait inévitable. Démâtés de tout mât, on commençait à jeter les effets, quand la mer en courrous commença à se calmer un peu. Nous étions bien loin de l’île où je devais aborder : la tempête nous en avait éloignés de 60 lieues. Après avoir éprouvé tout ce dont on peut se faire une idée en pareille circonstance, j’aperçus, le 5 mai, le port de Saint-Hélier (île de Jerseu).

    Je fus à peine descendu dans cette île que Lord Gordon, commandant pour le roi, m’envoya chercher pour savoir qui j’étais. On prenait les plus grandes précautions alors, pour qu’il ne s’introduisit pas dans cette île des espions républicains. J’avais des paquets pour le prince de Bouillon, qui commandait également dans cette île, et qui était spécialement chargé de la correspondance des royalistes de France. Je me présentai chez lui avec mon compagnon de voyage ; il nous reçut avec autant de bonté que d’égards. Je lui remis une lettre de confiance ; il me témoigna de nouveau une affection toute particulière, quand il sut que j’étais l’ami, le compagnon du général Charette, dont il faisait le plus grand cas. Je ne pouvais passer près de lui que peu de jours, ma mission était pressée ; il me donna de l’argent pour me conduire à Londres, et il fit appareiller le lougre le Daphné pour me transporter jusqu’à Southampton.

    C’est dans cette ville maritime que je rencontrai les premiers officiers français de ma connaissance et de mon pays. Je vis là MM de V…, la S…, la V…, Mel. M… et plusieurs autres. Ils étaient avides de savoir au juste des nouvelles de leur patrie et de leurs familles. Je leur en donnai d’autant circonstanciées que possible. Je les quittai pour me rendre dans la capitale de l’Angleterr, où j’arrivai enfin le quinze mai.

    Dès le lendemain de mon arrivée, je me présentai chez le ministre de la guerre ; je lui remis mes lettres de confiance, avec les dépêches que j’avais pour lui des différents généraux des armées royalistes de France. Il me combla, à son tout, de beaucoup de bontés, je pourrai dire d’égards. Il me demanda pour le lendemain un mémoire sur l’état des royalistes de France, et particulièrement sur ceux de la Vendée et de l’Anjou. Il m’invita à dîner. Je me rendis, le jour fixé, à son honnête invitation, et je lui remis mon travail fait un peu à la hâte.

    Je passais quinze jours de suite, ayant, demis les jours, des conférences avec les ministres de Sa Majesté le roi d’Angleterre. Tout s’écrivait de part et d’autre, et jamais, dans le Gouvernement, on ne s’en rapporta à de simples discours de conversation. Je demandai au Gouvernement l’ordre de partir pour me rendre auprès de Son Alt. R. Monsieur le lieutenant-général du royaume. On me donna, avec des passe-ports en bonne et due forme, tout l’argent dont je pouvais avoir besoin pour voyager agréablement et sûrement. J’arrivai à Edimbourg, capitale de l’Ecosse, dans les premiers jours de juillet. C’est là surtout où j’étais impatient d’être rendu, pour faire à Monsieur le détail des tous les malheurs de la Vendée, et lui en mette sous les yeux le tableau fidèle.

    Abbé Remaud

     

    (A suivre)

     

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