• Le Perrier, 4 mai 1794....

     

    Le Perrier, 4 mai 1794…

     

     

    Le 4 mai 1794, les troupes du Maraîchin Pageot sont battues au Perrier par les hommes de Dutruy et Boussard. Cet épisode est assez méconnu et pourtant la littérature républicaine abonde sur le sujet. Etant tombé sur les documents qui le relataient, j’ai trouvé plaisant, non pas de décrire une défaite vendéenne, mais plutôt l’état du Marais il y a 224 ans et comment les troupes républicaines s’y trouvent engluées et menacées de toutes parts par des Maraîchins qui connaissent parfaitement le terrain et ne font aucun cadeau à cette bleusaille venue de Dieu sait où. René Bittard des Portes, résumait l’affaire en quelques lignes en signalant le 10ème bataillon de Meurthe-et-Moselle, à la poursuite de Pageot, qui après avoir été contraint d’abandonner Sallertaine, réussit à fuir par les marais de Soullans. (1) On retrouve pour anecdote, aux Archives Militaires de Vincennes la présence de 30 hommes, séparés du 7ème bataillon des Vosges depuis le 10 mars et qui ont quitté le Perrier le jour même du combat. (2) On notera que nous sommes à 9 jours de la destitution de Turreau, et les généraux qui lui écrivent, sentent bien tout l’échec produit par son système. Maintenant à vous de vous faire une idée.

     

    Le Perrier, 4 mai 1794....

    Le Perrier, 4 mai 1794....

    Le 7 mai 1794, Dutruy écrit au Comité de Salut Public : (3) 

    Le Perrier, 4 mai 1794....

     

    « Au quartier-général à Aurouet (4) ci devant abaye le 18 floréal l’an deux de la République Française une, indivisible et impérissable.

     

    Dutruy général de brigade aux citoyens composant le Comité de salut public

    Les soldats que je conduis viennent de franchir les obstacles indicibles que la nature, l’art et 3 à 4 mille scélérats très déterminés mettoient à notre entrée dans les marais du ci devant Bas Poitou. Après 3 jours de marches et d’attaques multiples sur plusieurs colonnes et sur une surface de 27 lieues quarrées, nous sommes parvenus à faire ce que j’ai encore peine a comprendre.

    Enfin nous sommes maitres. Trois mille cinq hommes arrivés par 4 points différents se sont réunies au centre tandis que toute espèce d’issue étoient gardée par des forces imposantes.

    La jonction faite, j’ai établi un bivouac de quinze cents hommes. Au lieu de rendez-vous deux colonnes de mille hommes chaque parcourent a pas lent le pays toujours blocquér et protègent les pionniers qui réparent les routes ou plutôt qui en font de nouvelles jusqu'à confection.

    Ces brigands avoient pour chef un La Rochefoucault, un Ducloudi (5), et un Pajot qui s’étoit souvent signalé a la deffense de Bouin et de Port St Père.

    Ils avoient forcé tous les habitants de la rive a rentrer et a conduire leurs grains et leurs bestiaux dans les points les plus êlevés et entourés de large fossés. Ils ont pour voyager dans ces repaires des bateaux qu’ils conduisent avec agilité, le reste du pays est inondér au moyen de batards d’eau qu’ils ont fait de manière que l’on a l’eau partout au moins jusqu’au jarret et que de distance en distance des fossés profonds se trouve sous vos pas sans être apperçu, qu’un député du pays vous informe de ce qu’est ce lieu.

    Et bien tous ces obstacles n’ont pas arrêtés les soldats de la république les pieds nuds, la plu part ayant oté même leurs culottes les cartouches dans un petit sac lié sur l’épaule gauche, tous sont entrés en chantant amour sacré de la Patrie.

    Chaque fossé étoit disputé par une bande de ces scélérats qui malgré leur opiniatreté étoient toujours détruites et mis en fuite. Je ne vous dirois pas le nombre de morts qui sont sous les eaux, qui les couvrent encore. De notre côté nous avons perdu soixante hommes dont dix officiers, ces braves crioient en mourant en avant vive la république.

    La troupe a resté 40 heures n’ayan pris que leurs fusils et leurs cartouches pour se mettre en marche, pas un ne s’est plaint.  Nous avons déjà découvert au Perrier seul six a sept cents tonneaux de grain, cinquante a soixante mille bêtes a cornes dont pas une ne peut s’échapper et au moins 3 500 chevaux tant jeune que vieux sans conter des effets immenses de toute espêce, des femmes nobles, des prêtres et toutes les sectes infames, tout est blocqué (un peu d'exagération de la part de Dutruy ?). Et chaque jour le détail du travail continue, le pénible est d’extraire tout cela vu l’état du pays.

    Vû l’état du pays et des affaires de notre chère patrie du coté qui m’est confié.

    Quand a moi malgré la joye de cette réussite, je suis dans un état si triste et si pénible que j’implore votre justice ; j’ai la fièvre et une dissenterie affreuse, la gorge enflamée a ne pouvoir respirer depuis près d’un an. Je fais la guerre sans relache et avec succès peu vantés, c’étoit mon devoir. Accordés moi un mois pour changer d’air et me retabler. Tous mes jours sont a vos ordres permettés moi de les prolonger. Je vais partir pour Machecoult, j’i attend votre réponse avec impatience, compté sur tout mon zèle.

    Salut et dévouement

    Dutruy »

     

    De Dutruy à Turreau le 8 mai 1794 (6). On notera que Savary qui a publié cette lettre ne s'est encore une fois pas embarrassé d'exactitude.

    « Au quartier général à Nantes le 19 floréal l’an 2è de la République une et indivisible.

    Copie de la lettre du général de birgade Dutruy au général en chef de l’armée de l’Ouest

    Je t’envoye, mon cher général les détails relatifs a la prise des marais du Perrier.

    Le 15 au matin à 4 heures précises quatre colonnes formant ensemble 3200 hommes se sont mises en marche.

    Les obstacles inouis que la nature et 3 a 4000 scélérats très déterminés mettoient à notre arrivée aux Perriers ont été vaincus de tout part sur une surface de plus vingt sept lieues quarrées.

    Les braves soldats que je conduis se sont sans murmures dépouillés de leurs souilliers et de leur culottes, une nape d’eau couvroit cet affreux et superbe repaire ; l’on avoit partout de l’eau jusqu’au jarret et de distance en distance des fossés pleins de vases sur lesquels il falloit établir des échelles et des planches, chacun de ses pasages étoit deffendu par une bande de ces scélérats qu’il falloient détruire. Enfin après une marche de treize heures ayant éprouvé une perte de soixante hommes dont six officiers qui mourant dans les fossés crioient avec franchise en avant vive la République (Savary indique en note que ces troupes sont des restes de la brigade de haxo). Après ces treize heures nous sommes entrés dans le Perrier et la jonction des colonnes s’est opperée, le marais nonobstant cela est toujours bloqué jusqu’à deffinition (passage omis par Savary). 1500 hommes occupent le Perrier et deux colonnes de 1000 hommes chaque poursuivent les brigands dans leurs différents repaires et protègent l’ouverture des routes pour faciliter les opérations de près de 1000 tonneaux de grains et de plus de cinquante mille betes à cornes et 4 milles chevaux au moins. Nota que tous les grains ne sont pas encore découvert ; je ne sais qui s’est le mieux conduit (passage omis par Savary) chacun avoit ses cartouches dans un petit sac sur l’épaule gauche l’on a resté après la prise quarante heures sans pain faute de moyens de communication. Personne ne s’est plain. Le citoyen Chappuy adjudant général chef de bataillon s’est signalé à la tête de sa colonne, enfin tout le monde à bien fait. Signé Dutruy

    Pour copie conforme

    Le général en chef

    TURREAU »

    Le Perrier, 4 mai 1794....

     

    De Boussard à Turreau le 9 mai (7).

    « Le général Boussard, au général en chef. (Challans.)

    Mon général, insrtuit de la position difficile de l’adjudant-général Chapuis dans le Marais, je partis hier avec quatre cents hommes pour Sallertaine ; je me chargeai de pain, de cartouches et d’eau-de-vie, et avec quarante pionniers, nous nous mîmes en route pour le Perrier. De l’eau jusqu’aux riens pendant une demi-lieue, des chutes dans des trous où nous en avions par-dessus la tête, des passages de fossés un à un, sur des planches qui se brisaient sous nos pieds quand nous étions au milieu, n’empêchèrent pas de ravitailler le Perrier où nous trouvâmes la troupe sur les dents. En effet il y avait cinq jours qu’un bataillon du cent-neuvième manquait de pain, et environ deux cents pionniers ne pouvaient plus travailler. Vous savez, général, que ce n’est pas moi qui ai commencé cette expédition.

    Avant de pouvoir faire les distributions, les brigands attaquèrent le Perrier ; ils étaient environ deux mille, moitié armés de fusils et le reste armé de lingues ou ningues (bâtons de quinze à dix-huit pieds de longueur, armés par un bout de deux pointes de fer), c’est ce qu’ils appellent leur cavalerie. Le combat s’engagea du côté de Saint-Jean-de-Mont. Je laissai à Chapuis le soin de la défense, n’étant dans la place que depuis une demi-heure.

    Chapuis porta les quatre cents hommes que j’avais amenés hors de la place : d’abord ils se battirent avec beaucoup de valeur. Après deux heures de fusillade en tirailleurs, ils chargèrent : les brigands fuyaient de toutes parts. Ce premier succès engagea Chapuis à faire attaquer un moulin de l’ennemi à un quart de lieue du Perrier. On était près de s’en emparer, lorsque nos troupes, mouillées, ne pouvant plus faire feu, furent forcées de se replier ; alors les brigands tombèrent sur elles. Un ruisseau de vingt-cinq pieds de largeur séparait nos soldats du Perrier, ils s’y jettent ; enfin, j’ai eu le bonheur de rallier quelques braves gens. Nous repoussâmes l’ennemi, et, après avoir nettoyé quelques maisons voisines du Perrier dont il s’était emparé, je fis bonne contenance et il disparut. J’en suis quitte, quant à moi, pour deux coups de fusil que j’ai reçus, l’un au bras droit et l’autre à la hanche droite, qui ne m’empêcheront pas de continuer mon service. Nous avons perdu dans cette affaire, qui dura cinq heures, six hommes et vingt blessés.

    Les brigands avaient repoussé le matin une colonne de huit cents hommes, commandée par le chef de bataillon Restouy, qui s’est retiré sans perte sur Saint-Jean-de-Mont.

    La position totale des troupes me donne des inquiétudes. Les brigands peuvent entrer dans le Bocage, et en sortir depuis le gue aux Roux jusqu’aux environs de Saint-Gilles. Si je diminue les forces du Marais, je compromets celles que j’y laisse : il n’y a nul moyen de retraite en cas d’échec. Si le Perrier était forcé, ce qui ne serait pas tué se noierait. J’ai vu le moment hier où ce malheur arrivait. Quels moyens de défense offre un pareil pays ? On ne peut s’y retrancher ; l’eau est au niveau de la terre, il n’y a point d’arbres pour faire des abbatis, tout est coupé d’une infinité de canaux en tous sens que les brigands connaissent ; ils les parcourent dans de petits bateaux qu’ils nomment nioles avec une vitesse que l’on ne conçoit pas, et ils les franchissent avec des lingues, même quand ils ont vingt-cinq pieds de largeur ; en sorte que si l’on tient bon au milieu du Marais, ils viennent impunément dans leurs bateaux vous tirer des coups de canardière qui atteignent de très-loin, et si vous vous retirez, bientôt l’inconvénient des cartouches mouillées fait perdre la tête aux soldats : on se précipite dans les fossés, au risque de se noyer. Alors les hommes armés de lingues franchissent tout et frappent des coups d’autant plus sûrs qu’ils ont toujours la retraite pour eux, qu’ils ne craignent plus la mousqueterie, et qu’ils atteignent à quinze et vingt pieds d’eux.

    J’ai vu tuer des hommes au milieu d’un fossé par cinq à six brigands qui se tenaient sur une rive, tandis qu’à l’opposé du fossé de quinze à dix-huit pieds de largeur, plus de deux cents hommes se désespéraient de ne pouvoir sauver leurs camarades, à qui ils tendaient vainement leurs fusils trop courts. Ces six brigands les frappaient et les achevaient en notre présence.

    Tu sens mieux que moi, général, que les troupes qui ont été témoins de pareils faits doivent être nombreuses dans le Marais, pour acquérir le degré de confiance qui assure le succès ainsi, je ne puis diminuer les trois mille hommes qui y sont. Cependant je suis ici entre deux dangers : l’homme de guerre doit les braver ; mais j’en dois faire part à mon général. Nous sommes dans un marais qui a sept lieues de longueur, deux et trois de largeur., et environ quinze lieues de circuit, entre les brigands du Bocage et les tentatives de l’étranger. Les brigands du Marais sont en grand nombre réunis autour de quatre moulins situés dans des bas-fonds : il faut détruire ces moulins ; mais je n’ai pas assez de forces pour m’y risquer maintenant, vu les lacs d’eau qui sont en cette partie.

    Ta présence ici général, me serait d’un grand avantage ; car en vérité, pour connaître ce pays et les difficultés d’y faire la guerre, il faut réellement s’être vu au milieu : il ne ressemble en rien à toutes les autres contrées de la république. Rappelle-toi,  général, que ce marais même, où je commande maintenant sous tes ordres, fut de tout temps un théâtre de guerre civile, où un capet envoya jusqu’à cent mille hommes. Sans doute la liberté fait des miracles ; mais il est des difficultés insurmontables, si l’on n’a pas des moyens proportionnés aux résistances.

    Je te prie donc, général, de vouloir bien m’envoyer ici deux mille hommes de plus dans le plus court délai. En attendant, je tiendrai avec opiniâtreté, s’il le faut, à ce que les postes dans le Marais se soutiennent ; et, dussé-je m’y noyer, je tâcherai d’en extraire de quoi nourrir ma troupe et quelques villes voisines, s’il est possible.

    J’ai avec moi, l’adjudant-général Sainte-Suzanne, l’ami du brave Haxo, qui me paraît être un militaire du premier mérite, et dont les conseils me sont extrêmement précieux dans cette opération, d’autant plus embarrassante pour moi que je ne l’ai pas commencée. »

    Une idée des marais du Perrier sur le cadastre de 1839 :

    Le Perrier, 4 mai 1794....

     

    Boussard s’inquiétera pourtant à nouveau le 24 mai et se plaint d’une recrudescence d’attaques dans le Marais. (8)

    « Savin et Jolly sont à Aizenay et environs d’où ils inquiètent les Sables ; la générale y bat. Il faudrait des forces depuis Soulans jusqu’à Saint-Gilles, car les brigands du Marais concertent un rassemblement avec ces deux chefs.

    A Soulans, cinquante hommes d’infanterie et dix de cavalerie ont été surpris par les brigands la nuit dernière. Un fantassin, deux cavaliers et un cheval ont péri. Toutes les troupes font un service extrêmement actif. Cette partie réclame de prompts secours. »

    Les attaques dans le Marais sont loin d’être terminées et le 12 juin,  Dutruy se plaindra que « ces courses écrasent les troupes »

    RL

    Juillet 2018

     

    Notes :

    (1)  René Bittard des Portes, « Charette et la Guerre de Vendée », Paris, 1902, p. 345 et 346. Les sources de Bittard des Portes sur cette affaire sont essentiellement les « Mémoires d’un ancien administrateurs des armées des armées républicaines » (Pierre-Marin Durand), Paris, Baudouin Frères, 1823, p. 161 à 165.

    (2)  SHD, B 5/9-1, v. 4 et 5/5.

    (3)  SHD B 5/9-4, v. 9 à 11, bulletin analytique compris.

    (4) L’ancienne abbaye d’Orouet en Saint-Jean-de-Monts qui était en fait un prieuré dépendant de l’abbaye de Notre-Dame-la-Blanche en Noirmoutier.

    (5)  J’espère revenir un de ces jours sur le « trésor » de Guerry du Cloudy…

    (6)  SHD B 5/9-5, v. 7 à 9, bulletin analytique compris. Egalement, in Savary, tome III, p. 475 et 476, avec de grosses variantes. 

    (7)  Savary, tome III, p. 478 à 481.

    (8) SHD B 5/9-21, v. 14/14 (bulletin analytique seul). Savary, tome III, p. 511. Egalement SHD B 5/10-1, « Tableau des opérations de l’Armée de l’Ouest », 1er tableau, 5 prairial, v. 5/26.

     


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