• La Petite-Boissière, les dangereuses aventures de son curé....

     

     

    La Petite-Boissière,

    Les dangereuses aventures de son curé…

     

     

     

          Les recoins de la Vendée ne nous ont sûrement pas livré tous leurs mystères, c’est pourquoi, aujourd’hui, nous partons sur les traces du curé Chaillou de la Petite-Boissière, histoire de fouiller encore un peu plus  nos vieux chemins du Poitou.

           La Petite-Boissière est aujourd’hui un village de 600 âmes situé entre Mauléon (l’ancien Châtillon-sur-Sèvre) et Cerizay. On y comptait 358 habitants en 1791 (1) et… seulement 180 en 1801 selon Louis Fruchard (Les quatre guerres à Châtillon) qui se réfère au recensement de l’an VIII. Nous nous permettons de tempérer un peu ce dernier chiffre car une consultation plus poussée aux Archives départementales des Deux-Sèvres (2) nous a permis de découvrir qu’en 1806, soit 5 ans après, cette même population était de 348 habitants. Le recensement de 1801 était vraisemblablement incomplet, ou alors le taux de natalité a explosé dans les premières années du XIX° siècle… Nous devons la vérité sur la Vendée, il en va de notre crédibilité.  Ceci n’empêche pas de constater que la population avait tout de même décru suffisamment pour que 12 ans après les colonnes infernales elle soit encore inférieure à celle de 1791.

     

         On connaît la liste non-exhaustive des combattants établie par Françoise de Chabot (3). Cette liste est relativement courte pour la Petite-Boissière et  ne comporte que très peu de victimes de la Révolution. On peut toutefois y faire quelques ajouts ou modifications grâce aux demandes de pensions conservées aux archives départementales (4).  Arrêtons-nous quelques instants sur ces braves. Pierre Aubineau, par exemple n’est pas né à Montournais mais à Saint-Mesmin le 22 juillet 1762 de Pierre Aubineau et de Marie Guillet. Jacques Bodet a été oublié. Il était bordier à la « Grande Laitière ». Oublié aussi Alexandre coutant, né en 1765 et blessé. De même pour Mathurin Cousin, blessé d’un coup de sabre,  Louis Gouffier, cultivateur, blessé à « l’affaire de Tiffauges ». Oubliés encore, Pierre Rampillon et Jacques-François Templéreau, caporal, blessé. Ce dernier qui n’a participé qu’au soulèvement de 1815, fut blessé le 20 juin  à Thouars. Il était né le 16 janvier 1794, en pleine Terreur, de quoi forger le caractère d’un futur combattant….

          Malgré sa proximité avec l’ancienne capitale du pays insurgé, on ne sait que très peu de choses sur la Petite-Boissière au moment des Guerres de Vendée. En tout cas, pas de quoi alimenter une monographie à grand tirage. Les histoires que nous allons écouter aujourd’hui ne se tiendront donc que dans la semi-confidentialité, entre amis intimes de la Vendée Militaire.

     

         Notre brave curé Michel  Chaillou, né en 1752, et   qui va occuper l’essentiel de ces pages est en poste à l’église Saint-Honoré de la Petite-Boissière depuis 1784. Aux états généraux de 1789, il se fait représenter à Poitiers par Jean-Honoré Ragonneau, curé de Saint-Jacques de Tillay dont  nous parlerons dans un prochain article (5). Lorsque qu’éclate la Grande Guerre en Bressuirais, avec un peu de retard sur nos amis Angevins et Maraîchins, la Petite-Boissière se choisit pour capitaine de paroisse, Alexis Sourisseau, un jeune métayer de 21 ans, qui demeure au village de la  Noue (6). Cet intrépide paysan sera particulièrement remarqué à Cerizay, à Chiché et à la Châtaigneraie (7). Pendant ce temps notre curé Chaillou,  qui a refusé le serment schismatique, demeure toujours à la Petite-Boissière. On sait grâce à Dom Fourier Bonnard (8) qu’il s’habillait ordinairement en paysan. Il officiait  partout où les devoirs de son ministère l’appelaient. Il est tantôt caché à la Petite-Boissière, tantôt officiant dans la ville ruinée de Châtillon,  apportant les secours de la religion aux veuves, aux orphelins et à ceux qui avaient survécu à l’holocauste et à l’horreur révolutionnaire.  Le curé officie dans les endroits les plus insolites, dans les situations les plus invraisemblables. Un chêne creux près de la métairie de la Bertaudière (9) lui sert de confessionnal. Il baptise en cachette les enfants des paroissiens de Châtillon, de Saint-Amand-sur-Sèvre et de Combrand en sus de ceux de la Petite-Boissière (10). En ce temps là, pour les prêtres réfractaires,  les aventures les plus dangereuses sont quasi quotidiennes(11) :

           Un jour notre bon curé Chaillou est demandé à Châtillon auprès d’une malade. Il s’y rend aussitôt, habillé en paysan. Tandis qu’il est occupé à entendre la confession de la malade, il entre une personne qui s’écrie d’un air effaré :

    -- « Ah ! mon Dieu, voilà le major ; vous êtes perdu M. le Prieur. »

    Celui-ci se lève aussitôt, et s’enfuit par une porte de derrière. Au même instant, le major arrive ; il a entendu le bruit, il demande ce qu’il y a.

    -- « Eh ! mon Dieu, mon bon Monsieur, répond une vieille femme, c’est M. le Prieur de Boissière qui était venu confesser la malade. »

    Heureusement, le major n’était pas un homme de sang, il se contenta de répondre :

    -- « Si ça ne lui fait pas de bien, ça ne lui fera pas de mal. »

     

         Il n’en fut que cela. Le curé Chaillou peut se vanter d’avoir eu chaud. Dans la seconde histoire, il aura bien plus chaud encore… En effet, l’abbé Chaillou avait coutume de venir de temps en temps chez Mlle de Hillerin dans sa propriété de Bourneau, au sud de la ville de Châtillon, près de la Mignauderie. Ce jour là, il arrive comme toujours déguisé en paysan, un panier d’osier à la main. Il entre dans la salle, selon son habitude, sans frapper. Il voit la demoiselle entourée de plusieurs officiers républicains avec lesquels elle converse. Il ne fallait pas montrer d’embarras :

    -- « Voilà encore cet homme ! » s’écrie la maîtresse de maison, avec un geste d’impatience.

    Puis s’adressant à lui,  sans se déconcerter :

    -- « Que veux tu donc encore ? »  « Ah ! Mademoiselle, répond-il en patois, c’est pour ces chapons que j’étais venu vous parler, vous savez bien. »

    -- « Ah ! mon Dieu, pour deux misérables chapons qu’il me doit, il me casse la tête ! Puisque c’est convenu, pourquoi venir m’en parler encore ? Tiens, va à la cuisine, tu vois que je suis en compagnie,  je te verrai après. »

     

        Inutile de préciser que notre apprenti paysan prit la poudre d’escampette et ne dut reprendre son souffle qu’une fois rendu à la Petite-Boissière… Pendant qu’il prenait son congé, Mlle de Hillerin poursuivait auprès des officiers républicains :

    -- « Pardon Messieurs, vous savez combien ces gens sont insupportables. »

    L’affaire en resta là encore une fois et les Bleus durent bien rire de ce pauvre simplet de paysan.

    M. Chaillou passera la Loire en octobre 1793. Il deviendra aumônier à l’armée Catholique et Royale. Lorsqu’il reviendra dans sa paroisse, il aura tout perdu (12). En effet, le village de la Petite-Boissière n’échappera pas à la colonne infernale de Boucret partie de Châtillon le 25 janvier 1794 pour se rendre à Saint-Amand-sur-Sèvre. Ce dernier écrira à cette date  à Turreau depuis  Saint-Amand: «  J’ai donné des ordres pour qu’il soit chargé deux voitures de linge trouvé dans une cave. J’ai laissé sur mes derrières (à la Petite-Boissière, entre autres) quantité de grains, mais j’ai pris le nom de toutes les métairies, et j’espère que tu m’enverras des voitures pour les faire enlever. Je n’ai rien de nouveau sur la position des Brigands. » (13) Les maisons du bourg et le presbytère du curé Chaillou sont incendiés. Il aura pourtant en cela un peu plus de chance que son homologue, l’abbé Etienne Devannes, né à la Petite-Boissière. Ce dernier qui avait été instruit par le prieur de Moulins, était devenu vicaire de l’abbé Ballard,  au Pin. Il prêta le serment constitutionnel puis se rétracta le 15 août 1791. Il fut persécuté et se cacha. Comme M. Chaillou, il passa la Loire, mais sans retour. Il décède peu après la bataille du Mans.

    Notre ami le curé Chaillou, quant à lui, continue son ministère plus ou moins clandestinement jusqu’au concordat. Le mercredi 31 janvier 1804 (10 pluviôse an XII), il doit se présenter au chef-lieu d’arrondissement (Thouars à cette époque) pour prêter le serment concordataire (14). Il envoie une lettre d’excuse ainsi libellée au sous-préfet Redon(15) :

     

     

    «  La Petite-Boissière, le 20 janvier 1804

     

    Monsieur,

     

    J’ai reçu la lettre circulaire de Monsieur l’évêque de Poitiers, qui m’invite à me trouver à Thouars le 31 janvier,  10 pluviôse ou d’alléguer les raisons qui m’empêchent de my (sic) rendre. D’après cette injonction, j’ai l’honneur de vous prévenir que ne pouvant contracter de nouveaux engagements à cause de la faiblesse de ma santé qui est dans un état de langueur depuis près de dix ans je ne me rendrai point à l’invitation qui m’est faite. Toujours ami de la paix et du bon ordre, soyez persuadé, Monsieur que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour la conserver dans ma paroisse.

     

    J’ai l’honneur d’être avec respect,

    Monsieur,

    votre très humble  serviteur

    CHAILLOU curé de Boissière »

     

    Accueil

     

    Il est clair que si le curé Chaillou ne montre pas un très grand  enthousiasme envers le concordat, il préfère éviter les ennuis pour l’instant… Son attitude sera celle de la plupart des prêtres du Bressuirais qui trouveront mille excuses pour ne pas se présenter au chef-lieu d’arrondissement (16).

     

             On sait qu’il finira par prêter son serment dans le cours de l’année. Les « Dissidents » s’en iront retrouver le curé Guéniveau de Combrand qui officie alors aux Aubiers. M. Chaillou, devenu « concordataire », n’en continuera pas moins de célébrer les fêtes interdites par la loi à la demande de ses paroissiens. Il décèdera le dimanche 1er juin 1828 à la Petite-Boissière, âgé de 76 ans. Michel Chaillou ne fut donc pas, à proprement parler, un prêtre de la Petite Eglise. Il a choisi de vivre en paix avec ses ouailles. Les années d’errance, les cérémonies clandestines, l’angoisse quotidienne d’être pris ont eu raison de l’homme qui n’aspirait plus qu’a finir ses jours dans sa paroisse. Le service de Dieu n’était-il pas la priorité ?

     

    RL

    Août 2005

    Juin 2015

     

    Près des lieux où officiait secrètement le curé Chaillou à la Bertaudière...

     

    La Petite-Boissière, les dangereuses aventures de son curé....

     

    La Petite-Boissière, les dangereuses aventures de son curé....

     

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         Le ruisseau de L'Ouin :

     

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         L'église actuelle :

     

    La Petite-Boissière, les dangereuses aventures de son curé....

     

          L'église et le presbytère sur le cadastre de 1812 :

     

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          La mairie à l'emplacement du presbytère :

     

    La Petite-Boissière, les dangereuses aventures de son curé....

     

        Le cimetière ayant été déplacé, c'est peut-être sous cette croix que reposent les restes de l'abbé Chaillou...

     

    La Petite-Boissière, les dangereuses aventures de son curé....

     

         Décédé le 1er juin 1828, l'acte de décès de Michel Chaillou fut rédigé le 3. On peut supposer qu'il était natif des Mauges. En effet, les déclarants, qui sont ses neveux, habitent Trémentines et Saint-Georges-du-Puy-de-la-Garde...

     

         "Sur sa tombe fut gravée cette épitaphe qui ne manque pas d'éloquence : Cy gît Michel Chaillou, pasteur zellé, ennemi juré du vice, soutien de la vertu, nommé curé de Boissière en 1784, il maintint ses brebis dans la foi, au milieu des tourbes de la Révolution, et emporta leurs soupirs dans la tombe, le 1er juin 1828, âgé de 76 A." (L'Abbaye de la Sainte-Trinité de Mauléon - par Dom Fourier Bonnard - Imprimerie Saint-Martin - Ligugé (Vienne) - 1900).

     

    La Petite-Boissière, les dangereuses aventures de son curé....

     

     

     

     

    Notes :

     

     

     (1)                  ADDS, L 2ème supplément M 11.  Ceux qui veulent des chiffres spectaculaires consulteront la série L 2ème supplément M 6. Un tableau concernant le canton de Cerizay (dont la Petite-Boissière ne fait pas partie) donne un recensement par catégorie  (hommes, femmes, garçons, filles) et également un recensement complet des bestiaux du canton.

     

    (2)                  ADDS,  7 M 4/1.

     

     

    (3)                  Un canton du Bocage Vendéen pendant la Grande Guerre. Melle, 1891, p. 277.

    (4)                  ADDS,  R/69/7.

     

     

    (5)     Le curé Ragonneau deviendra constitutionnel. Avant la constitution civile du clergé, il n’y a pas encore en Vendée de fracture ouverte entre les futurs réfractaires et les  futurs « collabos ». Les prêtres des petites paroisses se font confiance mutuellement. Seul le venin de la Révolution saura briser cette solidarité. La paroisse  de Tillay où officiait le curé Ragonneau se situe de l’autre côté de la frontière administrative, en Vendée départementale.

     

     

    (6)                  La Noue qui se situe au nord-ouest de la Petite-Boissière entre Les Marsaudières et la Palaire, ne figure pas sur la carte de Cassini. En revanche elle devait se trouver très près du grand chemin (disparu de nos jours) de Châtillon à Fontenay.

     

    (7)                  Il sera sous les ordres de Marigny à partir de 1794. Attention à ne pas le confondre avec Jacques Sourisseau, du même âge et qui fut  condamné à mort  comme « Brigand de la Vendée », à Nantes, le 17 nivôse, an II (lundi 6 janvier 1794). Françoise de Chabot, ibid. (listes des victimes, contrôles nominatifs, etc...). Voir aussi : Henri Bourgeois, Calendrier Martyrologe de la Vendée Militaire, Luçon, 1906, tome 1er,  p. 110. Le tout d’après les archives de la commission Bignon.

     

    (8)                  L’abbaye de la Sainte-Trinité de Mauléon, Ligugé, 1900.

     

     

    (9)                  Il n’y avait pas encore à La Bertaudière la grande maison bourgeoise que l’on connaît aujourd’hui tout près de la route de Cerizay. Celle-ci ne fut construite qu’en 1880 près de l’ancienne métairie du même nom.

     

     

    (10)            Relaté par Maurice Poignat dans Histoire des communes des Deux-Sèvres, le Bocage,  p. 218, d’après les registres paroissiaux.

     

     

    (11)            Françoise de Chabot, ibid, p. 23 à 25, d’après l’abbé Vinois, auteur d’un mémoire vers 1850 sur la paroisse  de la Trinité de Châtillon.

     

     

    (12)            C’est à Noël 1793 que « Monsieur Henri » viendra retrouver sa tante Anne-Henriette du Vergier à « Bois-Vert », ferme de Combrand, mais tout près du bourg de la Petite-Boissière. Notons aussi que Charette lui-même fera halte à la Petite-Boissière dans la journée du 18 décembre 1793 avant d’aller mettre en fuite un poste républicain à Cerizay. Comme nous le savons, le général bas-poitevin espérait recruter des soldats du Bressuirais et des Mauges qui n’avaient pas franchi la Loire en octobre.

     

     

    (13)            Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans, tome III, p. 80. Philbert Doré-Graslin, Itinéraires de la Vendée Militaire, 1979, p. 110.

     

     

    (14)            La date de ce serment prévue au préalable à Niort le 19 janvier avait été repoussée au 26, puis au 31 dans les chefs-lieux d’arrondissement. D’autre part bien des prêtres du Nord des Deux-Sèvres n’avaient ni les moyens ni l’envie d’entamer le voyage pour la lointaine et méconnue préfecture… Pour les détails, voir A. Billaud, La Petite Eglise dans la Vendée et les Deux-Sèvres, 1962, p. 161 et sq.

     

     

    (15)            ADDS, 2 V 1.

     

     

    (16)            A. Billaud, op. cit., p. 162 et sq. Ainsi l’abbé Dezanneau, ancien vicaire de l’abbé Barbarin à Nueil, devenu desservant de Faye-l’Abbesse qui écrit le 9 pluviôse an XII (mardi 30 janvier 1804) qu’il est d’accord pour prêter le serment mais ne peut pas se présenter dan l’immédiat car il est « retenu par les affaires de son ministère ». Très précautionneux, Il promets de se présenter si toutefois sa lettre n’était pas suffisante… ADDS, 2V1.

     

     


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