• La colonne infernale Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

     

    La colonne infernale Grignon/Lachenay à Cerizay

    1ère partie

    de Bressuire à Breuil-Chaussée, Cirières et Montigny…

     

     

    Le premier parcours des colonnes infernales a été étudié à plusieurs reprises par différents auteurs, toujours dans ses grandes lignes, faute d’informations précises sur les lieux exacts qui furent traversés. Bien sûr, on sait à peu près par quels gros villages elles sont passées, mais point dans le détail des différents hameaux et fermes où les morts se ramassaient par tombereaux entiers. Bien entendu, on aurait tort de voir ces colonnes avançant en file indienne par un chemin précis car c’est davantage à la manière d’un rateau de feu et de sang, qu’il faut les imaginer dévastant le pays (1).

    Pour s’en faire une idée, il suffit de lire la dénonciation d’Auguste Chauvin, membre du Comité de Surveillance de la commune de Bressuire (2) :

    « Ce fut vraiment une armée d’exterminateurs qui sortit de Bressuire : les paroisses comprises entre Bressuire et la Flosselière (sic), sur une largeur de plus de deux lieues et demie, furent entièrement sacrifiées. »

    Les « deux lieues et demie » mentionnées par Chauvin correspondent à environ 11 km d’aujourd’hui. C’est dire si cantonner le parcours de la colonne Grignon/Lachenay à un seul chemin est totalement illusoire. Ce que nous allons voir ici n’est qu’une infime partie d’histoire et il faudrait non seulement en faire de même avec tout le parcours de cette colonne, mais aussi avec toutes.

    Je ne vais rien vous apprendre avec le départ de Grignon, depuis Argenton-le-Château le 21 janvier 1794 et sa célèbre harangue (3) :

    « Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé, je vous donne l’ordre exprès de livrer aux flammes tout ce qui sera susceptible d’être brûlé, et de passer au fil de la bayonnette tout ce que vous rencontrerez d’habitans sur votre passage ; je sais qu’il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays, c’est égal, nous devons tout sacrifier. »

    A ma connaissance, personne d’autre que Chauvin n’a produit ce brillant discours de Grignon, repris ensuite par la pléthore d’historiens qui se sont succédé pour raconter les Guerres de Vendée. De même, nous n’aurons probablement jamais sous les yeux l’authentique correspondance des chefs de colonnes infernales avec Turreau. Comme on le sait, celle-ci fut publiée par Savary en 1825 (4), sans qu’on ne puisse remettre la main sur un quelconque document original. Serait-ce donc, comme le suppute l’historien Alain Gérard, Savary lui-même qui aurait fait disparaître les documents après les avoir utilisés pour son monumental ouvrage ? Lorsque l’on est habitué à comparer les missives produites par Savary, sur les affaires autres que le plan de Turreau, avec les documents originaux des archives militaires, de nombreuses surprises se font jour. Savary ne semble pas avoir la volonté de dénaturer les faits, mais il est indéniable qu’il occulte bon nombre des détails, et commet quelquefois d’importantes erreurs.

    Pour autant, nous devons nous contenter, comme bien d’autres avant nous, de reproduire les écrits de Savary pour tenter de comprendre le parcours des colonnes incendiaires, avec heureusement, des témoignages extérieurs concordants, comme celui de Barrion de Saint-Mesmin qui nous donne un maximum de précision sur l’incendie de son village.

    Ne voulant pas ici, reprendre tout le parcours de la colonne de Grignon depuis Argenton-le-Château et Saint-Aubin-du-Plain, je vous propose d’étudier son parcours au moins sur le tracé qui va passer par Cerizay. Ainsi, Grignon est-il arrivé à Bressuire le 22 janvier 1794 (5). Il écrit à Turreau :

    « J’arrive à l’instant avec ma colonne, après avoir parcouru de droite et de gauche les bois et hameaux d’Argenton à Bressuire. J’ai fait brûler quantité de métairies, surtout le bourg de Saint-Aubon-du-Plain où j’ai trouvé dans l’église un drapeau noir et blanc. Les hommes et femmes qui s’y sont trouvés, tous ont été passés au fil de la baïonnette.

    La force que j’ai trouvée disponible à Bressuire est de neuf cent quatre hommes, y compris les officiers et sous-officiers.

    J’aurais brûlé davantage de métairies, si je n’avais pas trouvé beaucoup de subsistances : il y a du blé en grains et en gerbes en quantité. Demain j’enverrai des détachemens dans les environs de Bressuire, pour ramasser tous les blés qui se trouvent aux environs. Les deux colonnes ne partiront que le 23 pour se rendre à leur destination, en brûlant tous les endroits, après en avoir enlevé les subsistances, à moins que tu ne me donnes des ordres contraires.

    Je n’ai point encore reçu de nouvelles des colonnes de droite et de gauche ; j’attends qu’elles soient à la même hauteur que moi : cela ne m’empêchera pas de brûler tout ce qui avoisine Bressuire. »

     

    De là, Grignon envoie une expédition sur Beaulieu-sous-Bressuire le lendemain. Le village, déjà incendié le 26 avril 1793 au tout début de la guerre, va être soumis à une « deuxième couche ». La consultation du cadastre de 1811, ne laisse aucun doute sur l’état de ruine du bourg, ainsi que de plusieurs lieux-dits et hameaux tels Ridjeu, Rederce, la Moinie, la Chaonière,la Roulière ou les châteaux de la Dubrie et du Vergier. Les dégâts semblent s’être arrêtés au ruisseau de Ridjeu, séparant Beaulieu-sous-Bressuire de Brétignolles. En amont du ruisseau, là, où il était possible de passer à pied sec on trouve un bâtiment en ruines à l’Epinais, sur la commune de Brétignolles. Peut-être est-ce la maison de Jean Fuzau mentionnée dans les demandes de secours des Archives Nationales pour Brétignolles bien que figurant en ruines sur le cadastre de 1809 (6) :

     « Maison détruite en 1794 composée d’une chambre basse et d’un grenier. Reconstruite en 1800. On estime cette reconstruction à 450 F. »

    Peut-être aussi est-ce celle de Marie Boissonnot qui apparaît dans un autre dossier (7). Tout cela n’est qu’hypothèse mais on sait qu’il pleut des cordes en cette fin janvier 1794 et que beaucoup de ruisseaux sont en crue. C’est une possible explication sur le fait que Brétignolles ait été relativement épargné, tout comme on le verra par la suite pour Combrand.

     

    Le bourg de Beaulieu-sous-Bressuire en 1811 (AD 79, 3 P 24/1), les bâtiments colorisés en jaune indiquent un état de ruine :

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

    Le 23 janvier, Grignon écrit à Turreau, toujours depuis Bressuire (8) :

    « Je me trouve embarrassé dans la marche que je dois tenir. Les corps administratifs ont donné aux municipalités des environs l’ordre de rester à leur poste, et d’aller en écharpe au-devant de la troupe. Il n’en est pas moins vrai que les trois quarts des officiers municipaux sont aussi coupables que ceux qui ont porté les armes contre nous ; tu vas en juger : les officiers municipaux de Saint-Aubin-du-Plain vinrent hier au-devant de nous avec leurs écharpes ; il n’en est pas moins vrai qu’ils avaient dans leur clocher deux drapeaux, l’un aux trois couleurs, et l’autre noir et blanc, signe de rebellion. Les officiers municipaux de la commune de Beaulieu, ayant été pris aujourd’hui par ma troupe, n’ont point été fusillés, rapport à l’écrit dont ils étaient porteurs, signé du président du district. L’ordre général que j’ai n’exclut personne ; je te demande ton avis, et que tu me donnes des ordres positifs à ce sujet. »

    On sait, par la dénoncation d’Auguste Chauvin, que le fameux drapeau noir et blanc qui valut à la municipalité de Saint-Aubin-du-Plain d’être fusillée n’était en fait qu’un devant d’autel (9).

    Le 24 janvier, Grignon à Turreau, depuis Bressuire :

    « La journée d’hier s’est passée à ramasser des subsistances et à brûler différents endroits. J’en aurais brûlé davantage s’il n’y avait pas eu de blés et de foins.

    Je te préviens que les soldats cassent leurs armes en tuant à coup de baïonnette les brigands que l’on rencontre dans les genêts et dans les bois, et les brigands se révoltent ; ne vaudrait-il pas mieux les tuer à coup de fusil, cela serait plus tôt fait ? Je pars ce matin pour Cerizais, et ma colonne de gauche pour Montigny.

    J’ai essaye de brûler les bois et les genêts, il est impossible d’en venir à bout. J’attends tes ordres pour les mettre à exécution. »

    Il pleut beaucoup en cette fin janvier 1794 et Grignon précisera le 27 depuis la Flocellière que sa troupe « arrive ici toute mouillée » (10).

    Mais pour l’heure, Grignon, vient d’arriver à Cerizay, le soir même du 24 janvier. Il écrit à nouveau à Turreau (11) :

    « J’ai parcouru les métairies et hameaux, depuis Bressuire jusqu’ici. J’ai fait enlever une partie des subsistances : demain je m’occuperai à faire enlever le reste et je brûlerai après. Tous ceux qui se trouvent devant nous vont au quartier-général (12). Nous trouvons quantité de ces scélérats par trois et quatre dans les métairies (il s'agit tout simplement de familles, NDLA). Il y a beaucoup de subsistances, ce qui nous empêche de brûler autant que nous le ferions. Nous ne pouvons découvrir la Rochejaquelein avec le reste. Ma colonne de gauche est à Montigny. »

    Nous voilà avec bien peu d’indices pour suivre à la trace les deux colonnes de Grignon et Lachenay. On sait que depuis Bressuire, Lachenay se maintient sur la gauche de Grignon. Ce dernier à ordre de passer à Cirières tandis que Lachenay doit se diriger directement sur Montigny (13).

     Le cadastre de 1811 pour Breuil-Chaussée indique plusieurs lieux-dits en ruine, dont l’un des moulins à vent de Blanche-Coudre, une aile du château du même nom, la ferme de l’Auraire, ainsi que plusieurs bâtiments du bourg. L’église ne semble pas avoir été touchée particulièrement. Peut-être est-ce là l’origine d’une légende, déjà racontée sur « Chemins secrets », qui veut que deux enfants de chœur, se soient saisis de fusils à deux coups, et en tirant, aient épouvanté toute une colonne républicaine. Permettez-moi cependant de douter de la véracité de l’anecdote…

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

    Les cartes reproduites ci-dessous représentent une hypothèse de parcours pour les deux colonnes. En rouge, la colonne de Grignon, en bleue celle de Lachenay. Côté Grignon, suivant à peu de choses près le tracé de la route Bressuire-Cerizay actuelle, on trouve des ruines à la Massotière, au Plessis-Sicot et aux Noues. Côté Lachenay, le village des Gibaudières, totalement en ruines, est un sérieux indice.

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

     

    Grignon, quant à lui poursuit sa route, par Cirières et se rend à Cerizay par le chemin du Châtellier. Il est peu probable que des détachements de sa colonne soient passés par le chemin des Roches. Ces dernières et Cadiou ne semblent pas avoir souffert, ou alors, les reconstructions ont été faites avant 1808. Pendant ce temps, Lachenay poursuit son infernal trajet par la Petite-Bosse, brûlant au passage le logis de la Grande Bosse (14).

     

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

     

    Il aura du mal à incendier le bois attenant mais réussira à la Poitevinière, toute proche.

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

    De là, il poursuit sa route vers Montigny :

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

    Fait curieux, Lachenay ne semble pas avoir incendié l’église de Montigny dont l’église est intacte sur le cadastre de 1809. C’est encore aujourd’hui un bel exemple d’église dotée de l’un des rares chevets romans du Bocage. Peut-être y entrepose-t-il du blé volé dans les fermes alentours ? On verra pourtant par la suite que c'est plutôt Cerizay qui est choisi pour cet entreposage.

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

    La colonne Grignon/Lachenay à Cerizay, 1ère partie....

     Lachenay ne met pas les pieds à Cerizay, Grignon y étant déjà. Il se dirige vers Beauchêne...

    A suivre ici.

    RL

    Janvier 2019

     

    Notes :

    (1)  L’ami Nicolas Delahaye avait publié un ouvrage aujourd’hui difficile à trouver : « Les Douze Colonnes Infernales de Turreau », Pays & Terroirs, Cholet,  1995. C’est pourtant une excellente base pour ceux qui débutent et cherchent à comprendre les événements.

    (2)  Lequinio, « Guerres de la Vendée et des Chouans », Pougin, Paris, 1794. Reprint, Pays & Terroirs, Cholet, 1995, p. 68.

    (3)  Ibid, p. 66.

    (4)  Jean-Julien-Michel Savary, « Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française », 1824-1827. Essentiellement le tome III/VI pour la correspondance des colonnes infernales.

    (5)  Les ordres de Turreau impliquent de ne pas brûler Bressuire afin d’y entreposer des grains. Ce sera néanmoins fait le 14 mars 1794 par Grignon.

    (6)  AN F 13/1822-22, v. 5/16. Un dépouillement précis de la série « M » des AD 79 nous renseignerait peut-être davantage, malgré l’absence de matrices. On trouve plusieurs maisons brulées à Beaulieu-sous-Bressuire dans ces mêmes dossiers des AN.

    (7)  Ibid. F 13/1822-24, v. 2/4.

    (8)  Savary, tome III, p. 63.

    (9)  Lequinio, op. cit, p. 66.

    (10)         Savary, op. cit, p. 89.

    (11)         Ibid, p. 67.

    (12)         Note de Savary : « Aller au quartier-général, à l’Hôpital, derrière la haie, etc., expressions employées à l’état-major général, pour dire aller à la mort.

    (13)         Ibid. p.42.

    (14)  « En la paroisse de Cirières, en la mesme eslection de Thouars, il y a le sieur Charles de Montégu, seigneur de la Rousselière, Bois-David, Cirières, et de la grande et petite Bosse ; réside ordinairement en sa maison de la Bosse qui est fort belle. » Revue historique de la noblesse, André Borel d’Hauterive, Tome II, Paris, 1841 d’après un mémoire inédit sur la noblesse de Poitou, dressé par Colbert en 1664.

     

     

     


  • Commentaires

    2
    Louis Baron
    Dimanche 27 Janvier 2019 à 15:29

    Il est possible, mais je peux me tromper, que les colonnes infernales faisaient le ''gros du trajet'' par les chemins et arrivées à une certaine distance, encerclaient les villages où hameaux, voire métairies avant de passer aux massacres. Il était très difficile de progresser en ligne dans le bocage, il fallait passer des échaliers….. pour un Bleu loin de sa colonne, c'est la mort! Maintenant je peux me tromper, c'est seulement une réflexion.

      • Dimanche 27 Janvier 2019 à 16:56

        C'est en effet ce qu'ils feront à Saint-Mesmin.

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