• L'arsenic et la Vendée....

     

    L’arsenic et la Vendée...

     

     

    C’est un article complètement revu que je vous propose en remplacement de celui paru sur ce blog en décembre 2013 et qui était très incomplet. Ce n’est pas que celui-ci sera nécessairement exhaustif mais au moins repartons-nous sur de bonnes bases.

    Les idées les plus diverses ont fleuri pour tenter de se débarrasser des Vendéens entre 1793 et 1794 et tout le monde connaît les essais de fumigènes mentionnés par Savary, qui pourtant favorable au régime républicain (1) s’en désole. Nous allons voir à présent un autre moyen qui fut tenté, du moins dont il fut question : l’arsenic. Là aussi, beaucoup de tri à faire entre les vérités attestées et ce qui pourrait n’être que de pures inventions. Pures inventions ? Oui, je me permets de le dire car les sources les plus fréquemment citées sur le sujet proviennent de Crétineau-Joly, certes très doué pour raconter les choses, mais peu regardant sur les sources et toujours prêt à vous dénicher un document qui va dans le sens de ses opinions politiques. Moi aussi, j’ai des opinions politiques, mais il me semble qu’il faut savoir de temps en temps les mettre dans sa poche et étudier sérieusement les documents avant d’en tirer un moyen de persuasion idéologique qui risque de vous revenir dans la figure si l’on a pas suffisamment vérifié ses assertions.

    Jacques Crétineau-Joly cite une lettre de Savin à Charette du 25 mai 1793 (2) qui me paraît bien longue et bien écrite, seulement deux mois après le début de la guerre :

    « Je dis que, quel que soit le nombre de nos ennemis, nous devons peu nous en inquiéter. Tout ce dont nous sommes certains, c’est qu’ils sont implacables. Ils tuent tous les prisonniers ; ils emploient contre nous tous les genres de destruction possible : le fer, le feu et le pillage leur sont familiers. Ils séduisent et emmènent avec eux nos gens des paroisses qu’ils soumettent. Nous devons aussi par représailles n’avoir aucune indulgence et employer tous les moyens qui sont en notre pouvoir pour les détruire. La ruse est souvent plus utile que la force. On nous fait une guerre atroce ; le poison est le seul moyen que nos ennemis n’aient pas encore employé contre nous, mais il est à craindre que leur scélératesse n’en vienne jusque là. Trop de gens nous ont averti à cet égard pour que nous puissions douter qu’ils n’aient pas eu cette idée. Nous fûmes vraiment étonnés de la quantité prodigieuse d’arsenic que nous trouvâmes à Palluau au commencement de la guerre, lorsque je les ai chassés de Palluau jusqu’au delà d’Aizenay. On nous a même constamment assuré qu’un étranger, qu’ils avaient avec eux et qui fut tué à cette affaire, était chargé d’exécuter le projet d’empoisonnement contre nous. »

    Une bien curieuse lettre, dont Crétineau-Joly nous dit : « Si cette pièce est publiée, la Révolution ne doit s’en prendre qu’à elle-même qui l’a conservée comme un monument de ses excès. » Fort bien ! Mais où est-elle cette lettre ? Comme pour celle de Westermann « écrasant les enfants sous les pieds des chevaux » à Savenay, on n’en trouve aucune trace nulle part, sauf dans l’ouvrage de Crétineau-Joly...

    Et à présent, c’est Carrier lui-même dans une lettre duquel, le même Crétineau-Joly met les mots suivants, le 9 novembre 1793 à « ses collègues et aux officiers sous les armes » (3) :

    «  Ce que vous faites est bien beau sans doute, mais où cela mènera-t-il la nation ? A une victoire peut-être. Que font au peuple vos victoires qui ne terminent rien ? Il faut employer les moyens extrêmes. Vous avez à délivrer le pays d’un chancre qui le dévore (4). Le poison est plus sûr que toute votre artillerie. Ne craignez donc pas de le mettre en jeu. Faites empoisonner du pain, que vous abandonnerez à la voracité de cette misérable armée de Brigands, et laissez faire l’effet. Vous avez des espions parmi ces soldats du pape qu’un enfant conduit. Lâchez-les avec ce cadeau, et la patrie est sauvée. Vous tuez les soldats de La Rochejaquelein à coups de baïonnette, tuez-les à coup d’arsenic ; cela est moins dispendieux et plus commode. Je vous ouvre cet avis, auquel j’ai fait adhérer ma société populaire, et, avec des sans-culottes comme vous, je n’ai pas besoin d’en dire davantage. »

    L'arsenic et la Vendée....

    Crétineau-Joly donne force détails et précise :

    « A la lecture de cette proposition dont Santerre et Rossignol ont conçu l’idée, Kléber pousse ce cri d’indignation : « Si Carrier était ici, je lui passerais mon sabre à travers le corps. » Mais Turreau et Prieur, les collègues de Carrier à l’assemblée conventionnelle, se gardent bien de manifester un pareil sentiment d’honnêteté. Ils hésitent d’abord, et, après s’être interrogés du regard : « Il y a pourtant bien quelque chose à faire, dit Prieur. - Oui réplique Kléber, il y a combattre les Brigands jusqu’à la mort, mais non pas jusqu’à l’infamie ; et si cette discussion s’entame, je me retire, citoyens. »

    Aucune trace de cette missive ni d’un quelconque compte-rendu de séance. Il est à craindre que Crétineau-Joly n’ait une fois de plus monté ces textes à partir de bribes de lettres diverses comme il l’a probablement fait pour la fameuse fausse lettre de Westermann à Savenay (5). Bien d’autres tomberont dans le panneau, ou plutôt « les panneaux », de Henri Bourgeois à Reynald Sécher et tous ceux qui encore aujourd’hui les recopient pour « faire du neuf avec du vieux ».

    Le 2 novembre 1793, soit sept jours avant cette « réunion », Carrier participe à  un conseil de guerre à Nantes en compagnie de Bourbotte, Merlin, Turreau et Francastel, mais il n’y est nullement question d’arsenic. Par souci d’éviter une longueur inutile à cet article, je ne publie pas ce rapport mais Kléber est également présent et il ne semble pas qu’il ait passé son « sabre au travers du corps de Carrier » (6)...

    Pour preuve, les individus présents à ce conseil de guerre, ci-dessous :

    L'arsenic et la Vendée....

     

    Mais alors, cette histoire d’arsenic ne serait qu’une pure invention ? Eh bien, non, mais ce n’est pas de Carrier que l’idée provient mais de notre ami François-Joseph Westermann....

    On trouve aux archives de Vincennes un bulletin analytique précisant ceci (7) :

    « 27 novembre 1793 (8)

    Le général Vestermann (sic) (9) à Rennes au Comité de Salut Public.

    Extrait :

    Il demande pour en finir avec les rebelles, qu’on lui envoie six livres d’arsenic dans une voiture d’eau de vie.

    Voir au 7 décembre 1793

    Feuillet d’extraits à la correspondance. »

     

    L'arsenic et la Vendée....

     

    A ma connaissance, deux historiens ont vu ce bulletin analytique : Henri Bourgeois qui le cite dans un numéro de « La  Vendée Historique » et plus près de nous, Claude Petitfrère (10). Comme on pouvait s’y attendre, le « feuillet de correspondance » inventorié par ce bulletin analytique est introuvable mais ce dernier a au moins le mérite d’exister. Et s’il existe, c’est qu’il renvoie ou renvoyait forcément à une pièce que nous n’avons pas ou plus... Ce fait est corroboré par une autre pièce des archives militaires, à nouveau un bulletin analytique isolé (11) :

     

    « 3 frimaire an 1er

    23 novembre 1793

     

    Westermann Général

    Propose la mesure du poison pour exterminer les brigands en cas de revers de la part des troupes de la république. 

    Copie »

     

    L'arsenic et la Vendée....

     

    L’inventaire des archives militaires précise la source de l’information : registre de correspondance n° 4933. Celui-ci n’est visiblement pas en ligne. Sans doute se trouve-t-il aux Archives Nationales en AF II. Il serait curieux de lire ce qu’a écrit Westermann et je suis très étonné que les partisans de la thèse du « génocide » qui agitent constamment les mêmes sources souvent erronées ou apocryphes ne se soient pas davantage penchés sur cet écrit de Westermann. Longtemps j’ai été partisan d’une reconnaissance de génocide pour la Vendée avant, finalement de m’apercevoir que je faisais fausse route car l’emploi de ce terme est inutile. François-Noël (dit Gracchus) Babeuf avait le premier eu la meilleure définition de ce qui s’était passé en Vendée : un « populicide ».

    En quoi est-ce différent ?

    Si le génocide est : « un crime consistant en l'élimination physique intentionnelle, totale ou partielle, d'un groupe national, ethnique ou religieux, en tant que tel, ce qui veut dire que ses membres sont détruits ou rendus incapables de procréer en raison de leur appartenance au groupe » ; le populicide lui, est l’assassinat du Peuple, tout simplement...

     

     

    RL

    Mai 2020

     

     

    Notes :

     

    (1) Savary, tome II, p. 51. Crétineau-Joly, tome 1er, p. 248 et 249. A lire également ici, l’article de Nicolas Delahaye qui tente de démêler le vrai du faux dans cette affaire. 

    (2) Crétineau-Joly, tome 1er, p. 249 et 250.

    (3) Ibid. p. 381 et 382.

    (4) On se souvient du discours de Barère de Vieuzac à la Convention le 1er août 1793, qui parlait justement de « chancre qui dévore le cœur de la république ». L’analogie avec le discours de Carrier est curieuse, voire suspecte.

    (5) J’avais déjà démonté ce mythe ici. Noël Stassinet m’avait emboîté le pas dans la revue du « Souvenir Chouan de Bretagne », N° 47, juin 2019, p. 62 et 63, en puisant aux mêmes sources. En outre, une très intéressante étude de la méthodologie de Crétineau-Joly sur cette fameuse lettre a été publiée par Paul Tallonneau dans le « Bulletin de la Société Historique et Scientifique des Deux-Sèvres », tome 1er, 2ème semestre 1993, p. 527 à 537. Je n’arrive pas à comprendre comment encore aujourd’hui, on peut publier ce faux document à tout-va, y compris dans les ouvrages d’historiens réputés sérieux.

    (6) SHD B 5/7-33, v. 6 à 8/10. Un rapport à consulter pour ceux qui s’intéressent au véritable rôle de Haxo, souvent vu comme un « gentil général ».

    (7) SHD B 5/7-57, v. 1/11.

    (8) Le calendrier révolutionnaire entré en vigueur le 6 octobre 1793 n’est pas encore totalement adopté dans les correspondances. Le décret qui officialise son utilisation date du 4 novembre 1793.

    (9) Westermann (« Homme de l’Ouest » en Allemand ! Ce n’est pas une blague !) se prononçait « Vestermann ».

    (10) In « Annales historiques de la Révolution française », « La Vendée en l’an II : défaite et répression », N° 300, année 1995,  p. 183, note n° 37.

    (11) SHD B 5/16-29, v.15/15.

     

     


  • Commentaires

    4
    Vendredi 12 Juin à 19:14

    J'ajoute qu'on peut techniquement empoisonner un puits, ou tout plan d'eau stagnante, mais cela me paraît plus compliqué pour une fontaine (ce qu'indique Renée Bordereau), qui est par définition une eau vive qui se renouvelle en permanence.

    Autre question que je me pose : quelle quantité d'arsenic faut-il pour empoisonner efficacement un puits ? 

    3
    Vendredi 12 Juin à 17:30

    J'ignore s'il s'agit d'arsenic, mais on lit dans les Mémoires de Renée Bordereau, à l'époque de la bataille de Millé (15 juillet 1793), qu'une fontaine avait été empoisonnée et que 200 combattants vendéens avaient ainsi péri. Il faut dire qu'il faisait très chaud ce jour-là. Madame de La Rochejaquelein écrit que « les paysans (…) arrivèrent à Martigné excédés de fatigue : la chaleur était étouffante… » (Mémoires, 1815, p.184). 

    « En nous repliant, plusieurs de nos soldats se sont arrêtés à boire à une fontaine qui avait été empoisonnée par les bleus ; et il est mort plus de deux cents malheureux par le poison » (Mémoires de Renée Bordereau, dite Langevin, touchant sa vie militaire dans la Vendée…, 1814, p.14).

    L'eau de la fontaine était-elle réellement empoisonnée, ou bien seulement croupie, ce dont les soldats, trop assoiffés à cause de la chaleur, n'auraient pas tenu compte ?

      • Vendredi 12 Juin à 18:45

        Salut Nicolas, 

        Il me semble que la marquise précise dans l'édition Bourloton qu'il s'agissait d'eau croupie ou tout simplement non potable (les tas de fumiers n'étaient jamais très loin des puits). Ceci dit, il est fort possible que les Vendéens se méfiaient d'un possible empoisonnement par les républicains, ce qui a pu se transmettre dans des témoignages oraux qui auront été exploités par des historiens à la recherche de sensationnel.

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