• Justifications du général Grignon (4)....

     

    Les justifications du général Grignon (4)....

     

     

    3ème partie ici.

     

    Tout comme Turreau qui produisit un mémoire en 1795 (13), Louis Grignon va tenter de se justifier et c’est son mémoire que je vais vous présenter désormais en plusieurs épisodes, celui-ci comportant 84 pages. Grignon l’a écrit pendant son emprisonnement au Luxembourg et il sera publié le 5 nivôse de l’an III, soit le 25 décembre 1794. On en trouve l’original aux Archives Nationales (14).

    Justifications du général Grignon (4)....

     

    « MEMOIRE

    pour Grignon

    Général divisionnaire de l’Armée de l’ouest

     

    Le général Grignon est inculpé sur sa conduite dans la Vendée. Peu s’en faut qu’on ne le compare à ces tigres qui appellent aujourd’hui, pour la seconde fois, sur leurs têtes toutes les vengeances divines & humaines. C’est à-peu-près ainsi du moins qu’il est présenté dans le dernier ouvrage de Lequinio, qui, au surplus, ne s’appuie que sur des dénonciations qu’il est aisé de détruire (voyez le dernier ouvrage de Lequinio sur la guerre de la Vendée).

    Que ce portrait est loin de la vérité ! A peine Grignon a-t-il connu l’ordre de son arrestation qu’il s’est constitué volontairement.

    S’il n’avoit à se défendre que devant l’Assemblée du Peuple, ou devant ses compagnons d’armes, après avoir rendu un compte exact de sa conduite, il pourroit se contenter de répondre comme ce Romain, si justement célèbre : « montons au Capitole ; allons remercier les Dieux de nos succès. » Il seroit sûr d’entrainer la foule & de dissiper ainsi l’accusation ; mais d’autres temps nécessitent de sa part un autre genre de défense, & ce qui a si bien réussi à Scipion l’Africain pourroit bien ne pas réussir à Grignon, s’il ne parloit que de ses exploits. D’ailleurs, tout irréprochable qu’est ce général, quels que talens militaires qu’il ait développés, quel qu’amour qu’il ait montré pour sa Patrie, quels que rapports enfin qu’il y ait entre le Général Romain & lui, il n’a garde de se comparer à ce grand homme ; il est donc question de se défendre.

    Il est pressé de la faire : à peine a-t-il le temps de rassembler ses matériaux ; mais, toutes les fois qu’il a battu les ennemis, il n’étoit pas préparé à les recevoir. Ce qu’il a fait avec succès pour la République il peut le faire avec succès pour lui-même, & sa défense n’en sera pas moins victorieuse.

    Avant de l’entreprendre, il est nécessaire de tracer très - sommairement l’histoire de la funeste guerre de la Vendée.

    C’est en novembre 1792 que commença cette guerre désastreuse.

    Des prêtres (des ministres d’un Dieu de paix se permettre des excès de cette nature !) des Prêtres, mécontens du Décret sur la Constitution civile du Clergé, fomentèrent une première insurrection partielle dans le centre du bas-Poitou ; il parvinrent à faire prendre les armes à plus de six mille habitans... »

     

    Grignon se trompe évidemment de date, l’insurrection du Bressuirais a eu lieu fin août 1792 après d’autres échauffourées l’année précédente.

     

    « Combattez, leur disoient-ils ; vous êtes appelés à rétablir le culte de vos pères ; le Ciel sera le prix de vos efforts. »

    Ces malheureux, dans leur aveuglement stupide, armés de simples bâtons, bravoient tous les dangers, affrontoient la mort, se succédoient sur des monceaux de cadavres & marchoient au combat comme à la victoire ou au martyre.

    Ainsi, c’est au fanatisme religieux qu’est dûe la première guerre.

    Grignon, sa femme & ses enfans habitoient alors une petite terre au Pouy-la-Montagne.

    Grignon, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres Généraux qui n’ont écouté que leur ambition, & qui n’ont vu dans la Révolution que les moyes de se satisfaire, retiré depuis quelque temps du service, vivot alors modestement du produit de son champ qu’il cultivoit de ses propres mains.

    Aux premiers bruits de cette insurrection subite, tous les voeux le nomment ; la vois générale l’appèlle à la défense de la contrée ; il est élu par le Peuple Adjudant général ; il est fait commandant dans toute la partie orientale.

    Il se concerte avec les Administrations ; elle prennent concuremment des mesures si justes & si promptes, qu’en moins de huit jours, Grignon réussit à étouffer cette semence de guerre instestine. C’est à lui, à lui seul, à la sagesse & à l’intelligence avec lesquelles il a su exécuter ces mesures, que sont dûs ces premiers succès. Il a dissipé les rassemblemens ; il s’est saisi des chefs.

    Les uns ont été fusillés, les autres ont été mis en liberté, sans qu’il y ait pris part. Nouveau Cincinnatus, de la même main dont il avoit vaincu les rébelles, il a été reprendre le soc de la charrue.

    Ces mises en liberté, pour le moins inconsidérées & indiscrètes, ont sans doute été cause, au moins en partie, d’une seconde insurrection plus redoutable que la première, mais dont la source a, pour ainsi dire, changé d’objet, ou du moins une autre espèce de motif s’est jointe au premier.

    Les habitans de ces malheureuses contrées ne tardèrent pas à s’appercevoir qu’ils avoient été trompés par leurs Prêtres. Mais, incapables de se soustraire au joug & de se corriger par l’expérience, susceptibles de toutes sortes d’impressions, ils devinrent la proie des nobles. Cette classe ambitieuse & superbe, qui croit ne pouvoir subister qu’avec le trône, & pour qui l’égalité est un supplice, vit le parti qu’elle pouvoit en tirer ; elle s’empara de ces esprits crédules ; elle se réunit à la secte des Prêtres ; elle joignit ses inspirations aux leurs. Ces lieux, jadis si fertiles & si paisibles, qui naguères avoient été le foyer du fanatisme religieux, devinrent en même-temps le foyer du plus insensé royalisme, & pour la seconde fois le théâtre d’une guerre sanglante.

    Ainsi, c’est au fanatisme religieux & royaliste qu’est dûe la seconde guerre.

    Une femme (qui le croiroit ?) une femme noble (le préjugé peut-il avoir autant d’empire ? L’orgueil de ce qu’on appeloit la naissance peut-il porter à de pareils forfaits ?) une femme, enfin, puisqu’il faut le dire, conçut seule & exécuta ce projet sinistre.

    Jeanne Lescure fut cette détestable héroïne. Que n’est-elle restée dans le néant ! ou que n’a-t-elle mieux employé ses ressources !

    Une fortune de plus de cent mille livres de rentes, dont elle disposoit en l’absence de son père, des relations dans plus de vingt Communes, lui donnoient une grande influence. Elle protégeoit les prêtres pour ses besoins perfides ; elle se coalisoit avec eux ; elle les distribuoit & les faisoit cacher déguisés. Ces furieux erroient de ferme en ferme ; ils versoient à grands flots leurs poisons ; ils fanatisoient par leurs discours religieux, tandis que Jeanne Lescure fanatisoit de son côté par ses discours royalistes, errante elle-même de village en village. C’est ainsi que la portion des François, la plus vertueuse peut-être, est devenur parricide & le fléau de son pays ; c’est ainsi que, par des efforts combinés d’un double fanatisme, on est parvenu à allumer un incendie qui a manqué d’embrâser la France entière, & qui n’est pas encore éteint.

    Il ne falloit qu’un prétexte ; on le trouve dans le recrutement qu’on veut mettre à exécution dans les premiers jours de mars 1793.

    La jeunesse est convoquée ; les paysans s’assemblent à Cholet, ville du Poitou ; ils se jettent sur la Garde nationale, la font prisonnière & s’emparent de ses armes.

    On envoie contr’eux deux escadrons du dix-neuvième Régiment de Dragons. Ces deux escadrons sont enveloppés ; les rébelles s’emparent encore des armes ainsi que des chevaux ; ils se forment une cavalerie.

    Enflés de ces premiers succès, ils parcourent les châteaux ; ils s’approprient les armes de toute espèce qu’ils y trouvent. Le nombre des rébelles grossit tous les jours ; il s’élève bientôt à douze & quatorze mille. Ils prennent de la consistance ; ils se décorent du titre d’armée catholique & royale. Jeanne Lescure force son frère de prendre le commandement de cette armée nouvelle ; elle-même, oubliant son sexe & sa foiblesse, porte par-tout la terreur & l’épouvante, donne l’exemple de l’audace & d’un courage dignes d’une meilleure cause : elle se montre par-tout dans les combats. Les succès des rébelles ont la rapidité de l’éclair ; ils passent leurs espérances. Ils prennent, presqu’en même temps, Cholet, Maulevrier, Mont-Claude (Montglonne : Saint-Florent-le-Vieil).

    Les administrations de Maine & Loire, la Vendée, les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure se concertent comme l’année précédente ; mais, réduites à leurs propres forces, elle ne font que des efforts impuissans.

    Elles invitent à marcher tous les habitans restés fidèles ; ils sont battus par-tout sur tous les points.

    Enfin, le voeu unanime appèle encore Grignon à la place d’Adjudant général ; il est chargé d’organiser les bataillons ; il va s’établir à Doué & les organise ; il est bientôt à la poursuite des brigands.

    La Convention, à qui l’on dégusoit les forces des rébelles, envoie des généraux avec quelques troupes. Ces généraux sont successivement battus ; Leigonier, Quétineau, Béruyer, Duhou vous avez tous éprouvé le même sort ; vous avez tous été battus dans la même semaine.

    Enfin, pendant six mois, nous n’avons eu que des revers.

    Grignon est le seul qui, par sa prudence & son habileté dans les retraites, n’a jamais essuyé de désavantages.

    Dans toutes ces affaires, Jeanne Lescure animoit les rébelles par sa présence ; elle étoit infatigable ; elle soutenoit leur courage & partageoit leurs fureurs.

    On dit ( & fasse le ciel que ce ne soit point une erreur !) que dans une de ces mêlées où la terre a été jonchée de tant de cadavres, vers le milieu de septembre 1793, cette nouvelle Pentésilée ( Reine des Amazones. Après avoir donné, dit-on, plusieurs marques de valeur, elle fut tuée devant Troie.) a enfin été abandonnée par la fortune, & qu’elle a périe sous les murs de Thouars. Quels maux elle a fait à la France ! Combien de sang elle a fait répandre ! Quelles suites désastreuses ont eu ses forfaits ! Que ne les a-t-elle expiés autrement que dans les combats !... »

    Bien entendu, cette Jeanne de Lescure n’est qu’une fable inventée par les républicains qui ont souvent oublié qu’eux-mêmes, fomenteurs de la révolution, étaient souvent des bourgeois qui n’avaient guère à craindre de la famine. Il tenteront ainsi mille théories pour expliquer que le « vrai peuple » n’ait pas forcément apprécié qu’on l’envoie aux frontières et qu’on augmente ses impôts « au nom du peuple », quand les républicains eux-mêmes se dispensent de la plupart des obligations révolutionnaires. Voyons un peu ce que le marquise de la Rochejaquelein dit de Jeanne Robin, puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit. Quand à Louis-Marie de Salgues de Lescure, il n’eut qu’une demi-sœur morte à la naissance (15) :

    « Un mois environ avant ce combat, plusieurs soldats se rendant à l’armée étaient venus coucher à la Boulaye. L’un d’eux, m’abordant, me dit avoir un secret à me confier, et m’apprit qu’il était une fille. Elle me dit que n’osant se présenter pour avoir une veste légère de siamoise, comme on en distribuait aux soldats pauvres, et mourant de chaud dans ses habits, elle se confiait à moi, me demandant le plus grand secret, car tous les généraux, et notamment M. de Lescure, avaient plusieurs fois déclaré qu’ils feraient tondre et chasser la première femme, déguisée ou non qui suivrait l’armée. Je demandai à cette fille son nom, sa paroisse ; elle me répondit qu’elle s’appelait Jeanne Robin et était de la paroisse de Courlay. Je lui promis non seulement de garder le secret, mais encore de la prendre chez moi après la guerre, si elle était vertueuse ; au contraire, si c’était du libertinage qui la faisait suivre l’armée, je la dénoncerais moi-même ; je lui dis que j’allais écrire à son vicaire, homme de mérite et frère des braves Texier, les héros de Courlay, pour connaître sa conduite ; elle m’en parut fort aise, m’assurant qu’il savait qu’elle se battait pour son Dieu et son Roi. Je lui donnai une veste, j’écrivis au vicaire ; il me manda qu’effectivement cette fille était à l’armée pour de bons motifs ; qu’il avait cependant cherché à la détourner de son dessein, mais, le jugeant pur, il y avait consenti, et elle avait même communié avant son départ ; depuis elle n’était jamais retournée à Courlay, et elle se cachait dans cette paroisse. Je gardai le secret de cette fille, je confiai seulement à M. de Lescure son histoire, sans vouloir dire son nom, ni sa figure, ni son pays.

    La veille du combat de Thouars (16), Jeanne entra à l’état-major et dit : « Mon général, je suis une fille, Mme de Lescure sait mon secret, j’ignore si elle vous l’a fait connaître ; en tout cas, elle a dû prendre des informations sur mon compte, et elles auront été favorables. Je viens à vous parce que je n’ai pas de souliers et je dois me battre demain. Tout ce que je vous demande, si vous voulez me renvoyer, c’est d’attendre après le combat, et je m’y conduirai si bien que,  j’en suis sûre, vous me direz de rester à l’armée. » Effectivement, pendant la bataille, elle s’attacha à suivre M. de Lescure et lui criait : « Mon général, jamais vous ne me passerez, je serai toujours aussi près des Bleus que vous. » Elle fut blessée à la main, elle lui montra son sang qui coulait en lui disant : « Ce n’est rien que cela. » On la perdit de vue depuis, et comme on trouva le corps d’une femme parmi les morts, on a toujours cru qu’elle avait été tuée dans la mêlées, où elle se précipitait comme une furieuse : ce trait a donné lieu à l’histoire fabuleuse de Jeanne Lescure, qui n’a jamais existé. »

    Justifications du général Grignon (4)....

    Le corps de Jeanne Robin aurait été retrouvé à Thouars, près de la porte de Paris, puis exposé dans l’église Saint-Laon. Après la seconde guerre mondiale, des ossements furent découverts au pied des remparts, dans le parc Imbert. Sans doute des combattants vendéens ; y avait-il Jeanne Robin parmi eux ?

    Nous sommes très loin des 100 000 livres de rentes enviés par Grignon et cette jeune paysanne était sûrement moins riche que le général incendiaire lui-même.

     

    A suivre ici.

    RL

    Juillet 2020

     

     

    Notes :

    (13) Les mémoires et la correspondance de Turreau ont été publiés et commentés par Michel Chatry en 1992 dans son ouvrage « Turreau en Vendée », Editions du Choletais.

    (14) AD XVIII C 306-16.

    (15) Mémoires, édition Bourloton, 1889, p. 235 et 236.

    (16) Le second combat de Thouars, du 14 septembre 1793.

     

     


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