• Justifications du général Grignon (1)....

     

    Les justifications du général Grignon (1ère partie)...

     

     

    Louis Grignon est personnage tristement connu pour avoir commandé la seconde colonne infernale. On en retrouve une petite biographie publiée par ma femme ici. Mais plutôt que de m’attarder sur des éléments généalogiques, je vous propose de prendre connaissance des moyens qu’il a employés pour tenter de se sortir de la vague d’épurations qui a sévi dans l’armée républicaine au lendemain du 9 thermidor. Cet article sera donc extrêmement long et découpé en plusieurs épisodes.

    Malgré sa victoire à Noirlieu le 3 août 1794, Grignon est déjà en butte à de violentes critiques le 9, de la part du représentant du peuple de la Vienne, François Pierre Ingrand. Celui-ci écrit au Comité de Salut public en ces termes (1) :

    « Niort le 22 Thermidor an 2e de la République une et indivisible (9 août 1794)

    Le représentant du peuple membre du comité de salut public.

    Citoyens collègues

    J’ai vérifié par mes propres yeux la position actuelle de l’armée de l’Ouest en me transportant dans les camps et cantonnements de cette armée.

    D’après cette inspection il m’a paru certain que nous aurions assés et plus de troupes qu’il n’en faudrait pour détruire les brigands s’ils étoient tous réunis sur un même point et si nous pouvions aussi raprocher ns forces pour les attaquer ; mais si l’on considère que le territoire encore occupé par les brigands présente une surface de près de 80 lieues de circonférence ;  que les révoltés sont répandus sur tous ces points ; qu’ils se rassemblent à volonté et avec beaucoup de vitesse sur les points qu’ils veulent attaquer ; si l’on considère que cette circonférence de 80 lieues présente plusieurs points essentiels à conserver et qu’il faut garantir de l’invasion des brigands.

    Si l’on considère que pour protéger les agens de la commission d’agriculture et arts dans l’extraction de la récolte de quelques portions du territoire soumis à la révolte, il faut encore diviser et disséminer nos troupes sur plusieurs points. On concevra facilement que les généraux de l’armée de l’Ouest ne peuvent pas faire de ces actions éclatantes qui distinguent dans ce moment les armées françaises.

    Pour détruire entièrement le brigandage de la Vendée il faut faire le blocus de ce malheureux pays et ce n’est qu’en resserrant progressivement le cercle que l’on peut y parvenir et que l’on s’assurera de la destruction du dernier brigand.

    Je ne dois pas vous taire citoyens collègues que dans la tournée que je viens de faire, j’ai vu plusieurs généraux de brigade et de division & : qui m’ont paru peu propres au genre de commandement qui leur est confié.

    De ce nombre sont Huchet, nommé général de division par la commission de l’organisation. Sabattier, venu depuis peu à l’armée de l’Ouest en qualité de général de brigade. Bonnaire, général de division conte lequel j’ai fait passer des dénonciations au comité de salut public il y a plus de deux mois. Guillaume ex perruquier, nommé général de brigade par le cidevant pouvoir éxécutif. Legros bon soldat mais n’ayant point les lumières nécessaires à un général de brigade. Hector Legros cidevant eclésiastique adjudant général plus muscadin que soldat trop léger et trop inconséquent pour commander les soldats d’une république. Grignon, général de division ; habitant du pays ou il fait la guerre. Liébaut, adjudant général ayant donné des preuves de foiblesse et d’incapacité qui m’ont été dénoncées par le général Caffin ; ce Liébaut est un ancien musicien de régiment.

    Je crois que la durée de la guerre ditte de la Vendée a été autant le résultat de la scélératesse et du fanatisme des révoltés que de la trahison et de l’ineptie des généraux qui y ont été employés.

    Mais il est certain que dans l’état ou sont les choses nous n’obtiendrons jamais le résultat moral et phisique que nous nous proposons si nous n’avons une force majeure et imposante dans la Vendée.

    L’homme de la Vendée, le brigand est tellement dénaturé, les prêtres l’ont tellement dégradé et abbruti que la raison et les principes ne sont plus rien pour lui et il n’obéit qu’à la force, encore plusieurs ne la redouttent pas même et vont quasiment à la mort.

    Ceux même qui ne sont pas aussi aveuglés que les autres ne seront maintenus dans le devoir que lorsqu’il auront l’assurance que leurs chefs sont sans forces et entièrement détruits.

    Plus j’acquerre de connoissance sur l’état de la Vendée plus je suis convaincu que nos moyens phisiques et moraux ne suffisent pas pour tous les genres de surveillance, et tous les travaux qu’exige ces malheureuses contrées.

    Je vous réitère donc la demande que je vous ai faite d’un collègue dont la présence et les conseils me sont infiniment nécessaires ./.

    Salut et fraternité

    Ingrand »

     

    Justifications du général Grignon (1)....

     

    La lettre d’Ingrand nous apprend plusieurs choses : tout d’abord la désunion des armées vendéennes est quelque part une force car elle a pour conséquence une guérilla désordonnée et imprévisible qui ne permet pas la constriction du cercle des camps retranchés comme le voulait le général en chef Vimeux. Ensuite, les combattants vendéens qui « vont à la mort » ne sont que des abrutis endoctrinés par les prêtres. Pourtant, l’histoire fourmille de soldats républicains qui ont fait de même. Eux, en revanche, sont des héros, même si je me permets d’émettre de grosses réserves sur le fait qu’un soldat républicain pilleur et violeur de 1794 ait eu forcément un quotient intellectuel plus élevé que celui d’un royaliste... Quoiqu’il en soit, et après la pluie de dénonciations dont on retrouve quelques spécimens dans l’ouvrage de Lequinio (2), le Comité de Salut Public prend un arrêté le 29 thermidor an II (samedi16 août 1794) afin de destituer plusieurs généraux et adjudants-généraux dont Grignon. On retrouve aux Archives Nationales dans la correspondance des représentants du peuple Dornier et Guyardin l’arrêté suivant, conséquence directe de celui du Comité de Salut Public (3) :

    Justifications du général Grignon (1)....

     

    « A Fontenay le Peuple le 17 fructidor (3 septembre 1794)

    l’an 1e de la République française, une & indivisible.

    Les représentants du peuple

    Dans les départements de l’Ouest

    et près l’armée.

     

    En exécution de l’arrêté du Comité de Salut public du 29 thermidor dernier ; arrêtent

    que Huché général de division, Dutruy général de brigade, Colette adjudant général, Grignon général de division, Blamont adjudant général, Amey général de brigade, Liebaut adjudant général, Soldinier adjudant général, Lenoir général de brigade, Bonvoust général de brigade, Rose adjudant général, Laurent adjudant général, Hector Legros (4) adjudant général ; employé à l’armée de l’Ouest et suspendus de leurs fonctions soit qu’ils se trouvent encore à cette armée, soit qu’ils aïent passé à quel qu’une des autres, quitteront sur le champ l’armée de l’Ouest et se retireront dans l’intérieur de la République à vingt lieües au moins de toute armée, des frontières, des côtes, ports, places de guerre et maritime et de Paris : ils seront tenus dans le délai d’une décade de donner connoissance au Comité de Sûreté Générale chacun du lieu de la résidence qu’il aura choisie.

    Celui ou ceux qui seroient en état d’arrestation en vertu d’ordres précédents y resteront conformément aux dits ordres.

    Le général en chef de l’armée de l’Ouest fera notifier le présent arrêté à chacun des dénommés de l’autre part, veillera à son exécution en ce qui concerne cette armée et en rendra compte par écrit ./.

    Pour copie conforme

    Dornier Guyardin »

     

    Grignon a-t-il été arrêté de suite ? C’est probable car on ne trouve plus trace d’ordres lui étant adressés après le 1er septembre 1794 et le 2 octobre il est emprisonné à Blois d’où il écrit au Comité de Salut public (5) :

     

    Justifications du général Grignon (1)....

     

    « Citoyens

     

    Informé par les papiers publics que j’étois mis en état d’arrestation, fort d’une conscience tranquille, je n’ai point balancé à me présenter aussitot au comité révolutionnaire de surveillance de la commune de Blois que j’habite pour me constituer moi même prisonnier ; mais le bulletin des loix ne faisant aucune mention d’une mesure à mon égard, je viens d’être remis en liberté.

    Il m’est pénible, citoyens, d’avoir à me justifier que parce pour un instant je serai confondu avec les coupables ; come d’ailleurs j’ai à opposer à toutes imputations des armes victorieuses ; j’ignore le motif de ma disgrace, je demande à la connoitre, je demande à être jugé ; mais je demande à être entendu. S’il faut en croire la flamme publique ; mes crimes sont d’avoir porté la mort et la flamme dans le pays rebelle. Sans doute, citoyens, je suis coupable si ce sont là mes crimes ; mais alors il en st une qui me rend bien plus coupable encore, c’est celui de l’obéissance et de la subordination ; éloigné de toutes délibérations, je n’ai connu les arrêtés des conseils que pour les exécuter ; veuillez, citoyens, lire avec attention les copies y jointes des lettres du général Commaire, du général en chef Thureau et du représentant du peuple Francastel, voys y verrez des ordres précis, vous y verrez même des craintes, non pas sur ma lenteur, non pas sur mon défaut de zèle mais sur ce que trop d’humanité accompagnait la rapidité de ma marche, sur ce que je faisois trop de prisonniers, sur ce qu’enfin j’épargnois trop de victimes ; Le coupable ne fut jamais graciable à mes yeux ; mais l’homme réputé innocent fut toujours épargné, et j’en atteste le témoignage des troupes que j’ai eu pendant longtems l’avantage de commander.

    Tout entier à ma patrie, mes principes républicains avoient devancé la révolution ; des témoignages glorieux de toures les communes qui me connoissent et de toutes les troupes que j’ai euës sous mes ordres prouvent que sans cesse j’ai marché d’un pas ferme dans le sentier du patriotisme.

    Rendez donc à la patrie, citoyens, un soldat né pour la guerre de la liberté, prononcez ma réintégration, rapellez moi à mes fonctions. J’ai juré la guerre aux tyrans et aux ennemis de mon pays ; j’ai juré de terrasser les brigands ou de périr sous leurs coups, accordez moi le précieux avantage de continuer des les combattre ; si je dois succomber, j’aurai en terminant ma carrière la satisfaction de mourir pour ma patrie ; mon dernier soupir sera pour elle et mes dernières paroles : Vive la République.

    Mais si vous croyez que désormais mon bras soit devenu inutile, accordez moi au moins la faveur de me retirer au sein de ma famille ; plus de trois cents individus la composent. Tous comme moi sont restés fidèles à la patrie au sein même de la rébellion ; des enfants chéris, une tendre épouse me tendent les bras, l’agriculture réclame les miens ; mais l’amour de mon pays l’emporte et je ne vous demande à rentrer dans mes foyers qu’autant que vous croirez à mon courage désormais inutile à la chose publique ; mais arrachez au moins à sa cruelle inaction un citoyens qui rendu à ses premières fonctions trouvera son existence moins pénible si elle est employée à la fécondité de la terre ; je ne pourrai plus que faire des voeux pour le salut de république ; mais si leur chaleur  pouvoit contribuer à la sauver, bientôt elle seroit purgés de tous ses ennemis ./.

     

    Salut et fraternité

    L. Grignon

     

    PS une lettre alloit partir lorsque l’arrivée du bulletin me fit connoitre qu’en effet j’étois mis en état d’arrestation ; je me suis de nouveau présenté au comité de surveillance et reconstitué prisonnier ; je me vois accusé d’avoir fait fuisiller une municipalité en écharpe ainsi qu’une femme et un enfant qui venoient me demander justice. Je nie ces faits, et défie mon dénonciateur de les prouver./. (6)

     

    L. Grignon

     

    Justifications du général Grignon (1)....

    Louis Grignon va ainsi produire une grande quantité de copies d'ordres tous plus ou moins sanguinaires reçus par ses supérieurs...

     

    A suivre ici.

     RL

    Juin 2020

     

    Justifications du général Grignon (1)....

     

     

     

    Notes :

    (1) Archives de Vincennes, SHD B/10-16, v. 1 à 3/14, bulletin analytique compris.

    (2) « Guerre de la Vendée et des Chouans », Paris, Pougin, octobre 1794, Reprint « Les Editions du Bocage - Pays & Terroirs », 1995. Parallèlement et pour information, on trouve un important dossier de dénonciations contre Huché aux Archives Nationales en D III 348-5.

    (3) Archives Nationales, AF II 269-37.

    (4) On connaît la confusion qui eut lieu, cet arrêté ne devait pas concerner Jean-Hector Legros mais Maximin Legros, le responsable des massacres du Marillais.

    (5) SHD B 5/10-62, v. 1 à 3/15, bulletin analytique compris. Suivent les copies d’ordres reçus.

    (6) Il s’agit comme on le sait, de la municipalité de Saint-Aubin-du-Plain, dans les Deux-Sèvres. Dénonciation d’Auguste Chauvin, membre du comité de surveillance de la commune de Bressuire, in Lequinio, op. cit. p. 66. Savary, tome III, p. 60 et 61.

     

     


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