• Julienne Goguet de Boishéraud, survivante de l'enfer nantais....

     

    Mémoires de Julienne Goguet de Boishéraut,

     Une survivante...

     

     

     

    Les conditions de détention à Nantes, de ceux qui sont destinés à la mort à la fin de l'année 1793 et au début de 1794 sont connues. Nous avions déjà posté un petit texte à ce sujet, description de ce qu'avait vu un médecin nantais. On le retrouvera en cliquant ici.

     Julienne Goguet des Boishéraut avait suivi l'Armée Vendéenne outre-Loire et le fait que son père, déjà décédé au moment des faits, ait été conseiller à la Cour des Comptes de Bretagne, la vouait, elle, sa mère et sa sœur, à une mort certaine et dans des conditions des plus atroces. Ce qu'elle raconte peut se retrouver dans le Bulletin. de la Société archéologique et historique de Loire-Inférieure, 1928, p. 35-89. Le texte fut repris par Thérèse Rouchette, in "Femmes oubliées de la Guerre de Vendée", 2005, p. 294-300 et enfin par Alain Gérard in "Vendée, les archives de l'extermination", CVRH, 2013.

     Le texte est particulièrement dur et poignant et nous montre certaines valeurs cachées de la république...

     RL

     Février 2015

     

     

     

    "Le 7 janvier 1794, il fut décidé que nous partirions pour Nantes. On prit nos noms : on les inscrivit sur un registre. On nous fit monter en charrette. Il y avait trois voitures. Pendant les préparatifs du départ, nous fûmes accablées des mêmes propos qu'à notre arrivée. Au cours de la route, notre vie dut encore en plus grand danger. Nos conducteurs pouvaient nous fusiller sans craindre le moindre reproche. Ils nous disaient : "Cela ne dépend que de nous." Nous ne pouvions, certes, nous flatter que nous avions longtemps à vivre, car nous savions, s'ils ne nous sacrifiaient pas, qu'en arrivant à Nantes nous ne tarderions pas à l'être.

     Nous passâmes au milieu de l'armée révolutionnaire qui allait dans la Vendée. Elle était composée de quatre mille hommes. Les cris de : "A la guillotine" retentissaient à nos oreilles ; d'autres disaient : "Ce sont des brigands, il faut les tuer." Nous appréhendions notre arrivée en ville. Nous y étions connues. "Elle m'a vu naître, disais-je, elle sera mon tombeau." Je désirais intérieurement que notre arrivée n'eût lieu que la nuit. Mes voeux furent exaucés. Il était dix heures quand nous arrivâmes aux barrières. Les clefs étaient en ville. Il fallut attendre. Nos gardes nous demandèrent de nouveau ce que nous avions dans nos poches, nos couteaux, ciseaux, etc. Enfin les barrières s'ouvrirent. Ah ! fatale entrée, aurai-je la force de tracer les tristes évènements qui vont suivre ?

     On nous conduisit sur la place du Département. Un garde monta demander où il fallait nous mettre. Il descendit et déclara qu'on allait demander au scélérat Carrier ce qu'il fallait faire de nous. On nous apporta l'ordre et, sans rien nous dire, on nous fit prendre le chemin de la Fosse. Je ne doutai pas qu'on nous menât à l'eau, sachant que c'était par ce pénible supplice qu'on faisait périr le plus grande nombre de prisonniers.

     Notre agonie n'était pas encore finie. L'on nous fit entrer dans la cour de l'Entrepôt (que je ne connaissais pas), ce qui me fit comprendre qu'on ne nous ferait pas périr si vite que je le croyais, ou qu'on nous réservait pour un autre supplice. Mon espérance ne fut pas longue, car dans la minute on nous fit sortir. Ah ! c'est à ce coup que je vis la mort à deux pas. Mais non, il semblait que nos bourreaux voulaient nous donner mille coups avant celui de grâce. On nous fit faire un détour, puis entrer par une petite porte où nous trouvâmes plusieurs gardes avec des lumières. Ils nous aidèrent à descendre de nos charrettes, dans lesquelles nous étions depuis dix-sept heures. Nous étions si fatiguées que nous pouvions à peine nous tenir sur nos jambes. Je donnai mon faible bras à ma mère, un garde me donna le sien ; un autre nous éclaira. Ce triste spectacle était déchirant. Aussi tous nos gardes avaient l'air bien affectés ; aucun n'avait l'air d'y être par goût. On nous fit monter dans un grenier, où on nous laissa jusqu'au lendemain vers quatre heures du soir. Nous étions sur des planches, sans pain, sans paille, sans pouvoir parler à personne , étant toujours sous les yeux d'un garde.

     Vers midi, nous vîmes plusieurs citoyens aller et venir, sans savoir la cause de leurs démarches. J'en remarquai un, je ne sais pourquoi, qui était là pour tâcher de soustraire quelques victimes. Je l'ignorais et j'étais bien éloignée de croire que ce serait à lui que je devrais la vie.

     Nous ne tardâmes pas à voir l'effet de leurs mouvements. L'instant d'après, ils emmenèrent quatre-vingt-dix femmes, à la tête desquelles était une dame de notre connaissance avec ses quatre filles [Vaz de Mello] que l'on allait fusiller. Il y en avait quelques-unes qui pleuraient, d'autres nous disaient : "Nous vous montrons le chemin." Je me représente toujours celui qui les conduisait [le représentant Boursault ?]. Il me frappa par l'air de satisfaction et d'empressement qu'il mettait à remplir sa charge. Il avait un habit blanc à parements rouges. Peu après, nous vîmes un jeune élégant [Robin] d'une figure agréable, revêtu de l'uniforme national, ayant une médaille au cou soutenue d'un ruban aux trois couleurs. Il était suivi de Fouquet ou de Lamberty. Il nous demanda à toutes nos noms, nos âges, etc. Celles qui étaient au-dessous de quinze ans, il les faisait mettre à part. Avec nous étaient deux demoiselles, soeurs d'émigrés. Lorsqu'il fut parvenu à leur rang, elles se mirent à pleurer. Il les consola leur disant que les fautes étaient personnelles. Mais ce n'était pas elles qu'il cherchait. Je crois avec juste raison que c'était nous, car la ronde finie, il s'arrêta et dit : "Il y a ici les dames Boishéraut. Je ne vois pas pourquoi elles ne se font pas connaître. Elles ne doivent pas craindre." Son air engageant ne put nous déterminer à nous faire connaître. Nous lui avions dit notre autre nom [Goguet]. Je suis bien persuadée que c'était pour nous faire guillotiner. Ils partirent.

        Quelques heures plus tard, nous le vîmes revenir avec le petit monstre en habit blanc. Ils emmenèrent les deux demoiselles dont j'ai parlé ; ils prirent par écrit leurs noms et âges, etc. Quelqu'une d'entre nous entendit : "C'est bon pour le Bouffay [la guillotine]."

     Ils revinrent et nous dirent de les suivre. Nous ignorions encore, cette fois, si ce n'était point pour nous conduire au supplice : non, c'était pour nous mettre dans un autre grenier où il y avait un peu de paille ; à juste titre, on pouvait donner à cette paille le nom de fumier. Elle nous fit bien voir que beaucoup d'autres étaient passés par là. Nous nous trouvions cependant heureuses de l'avoir pour reposer un peu nos membres. L'on plaça une sentinelle à chaque porte.

     Le lendemain, nous trouvâmes le moyen d'écrire à une amie, afin qu'elle nous procurât quelque subsistance, car on ne nous donnait qu'une demi-livre de pain ; on le ramassait dans la paille de ceux qui nous avaient précédées. A peine souvent nous donnait-on le temps de le manger. On nous le jetait comme à des chiens. On mettait de l'eau dans les baquets, qui tantôt servaient à cet usage, tantôt à faire ses nécessités. Cette seule idée soulevait le coeur.

     Enfin cette amie arriva accompagnée du petit monstre. Elle parut touchée et m'embrassa d'un air attendri. Il s'en aperçut : "Voyez, dit-il, comme elles s'embrassent !" Il s'approcha et d'un ton dur, il ajouta : "Séparez-vous." Il la pressa de partir.

             En vain essayerais-je de faire le tableau de ce séjour affreux : je ne connais pas d'expression suffisante. Il faut y avoir habité pour s'en faire une juste idée. Je dirai seulement que partout on voyait l'image de la mort : ce n'était que morts et mourants. Ceux-ci n'avaient pas encore expiré, que ces monstres venaient les prendre par un membre pour les traîner comme des bêtes hors de la maison. S'ils vivaient encore, ils les roulaient avec le pied et disaient froidement : "Ce sera pour demain."

     Nous voyions paraître des prisonniers, qui disparaissaient à l'instant. Un soir, on en amena trois cents, le lendemain, il n'y en avait plus. Deux, trois fois par jour, on en prenait indistinctement un certain nombre, que l'on fusillait sans interrogatoire et sans jugement.

     J'y ai vécu dix jours. Pendant ce temps, il y eut bien des milliers de victimes. Au bout de quelques jours, on nous ôta les gardes de l'intérieur. Il en était déjà mort vingt-quatre. Personne ne voulait plus prendre ce service. Dans les jours suivants, on vint réclamer des enfants. On nous dit qu'on pouvait sauver des grandes personnes si elles acceptaient d'épouser ceux qui les réclamaient. Nous le savions déjà, ainsi que les horreurs de ceux qui se commettaient. Malgré cela, il se trouvait de jeunes personnes qui priaient les uns et les autres de les sauver. Cela était naturel, car notre position était critique. Il n'est pas donné à tous de braver la mort.

     Pour moi, je me promettais continuellement de ne pas sortir, surtout avec des personnes que je ne connaîtrais pas ; je préférais la mort plutôt que de m'exposer à la brutalité de ces hommes féroces. Loin de les rechercher, j'évitais qu'ils me vissent. Celui à qui je suis redevable de la vie est le premier à qui j'aie parlé.

     Je m'abandonnais entièrement à la Providence. Je ne faisais pas d'autre prière que celle-ci : "Seigneur, quels que soient vos desseins sur moi, je m'y soumets d'un grand coeur. Vous m'avez conservée jusqu'à présent par un effet de votre bonté, préférablement à bien d'autres qui le méritaient mieux que moi. Si vous voulez que je périsse, recevez ma mort en expiation de toutes mes fautes. Mais si vous voulez que je sois conservée, vous m'en ferez trouver les moyens, étant résolue à ne faire aucune démarche, dans la crainte d'aller contre votre volonté."

     Le dixième jour, à la brume, arrivèrent plusieurs citoyens pris de vin, insulter au sort des malheureuses. Ils firent lever toutes celles qui étaient autour de moi, leur demandant leurs noms et âges. Il n'y eut que moi à laquelle ils ne dirent rien. Ils s'en allèrent, disant qu'ils reviendraient le lendemain, qu'on pourrait sauver quelques prisonnières. Ma soeur nous avait quittées pour aller dans la chambre des femmes enceintes. On espérait les conserver. Par ce moyen elles gardaient un faible espoir de sauver leur vie.

     J'étais assise auprès de ma mère, occupée des propos que je venais d'entendre. Je faisais à Dieu le sacrifice de ma vie (que j'étais aloignée de croire ma délivrance prochaine !), lorsque je vis entrer un citoyen [le Dr Darbefeuille ?] accompagné d'un second qui portait une lumière. Je le vis venir à moi. Il m'adressa la parole, ce qui me surprit et me fit frémir. J'évitais de leur parler et ne les regardais qu'avec indignation. Le premier me dit d'aller lui parler. Nous nous éloignâmes de quelques pas. Il me demanda mon nom. Je lui répondis en tout avec la plus exacte vérité, ne cherchant point à l'interrompre en ma faveur, cherchant au contraire à éloigner l'idée qu'il paraissait avoir de me faire sortir. Mais plus je lui parlais, plus je voyais qu'il prenait intérêt à moi. Il me demanda si j'étais seule. Je lui répondis que j'avais avec moi ma mère et ma soeur. Il s'enquit de l'âge des deux. Après un moment de réflexion, il me dit : "Je vous sauverai, mais il faut faire le sacrifice de votre mère, son grand âge me met dans l'impossibilité de la sauver." A cela, je ne répondis rien. Mes larmes coulèrent, mon sang se glaça dans mes veines. Je ne puis exprimer ce que je ressentis à ce moment terrible. Il s'en aperçut et me dit : "Voulez-vous venir ? - Non, lui dis-je. - Mais quand vous serez auprès d'elle, la sauverez-vous ? Non, vous ne ferez qu'augmenter sa douleur. Je suis sûr que ce serait une consolation pour elle de vous savoir sauvée. Faites vos réflexions, je reviendrai demain vous chercher. - Elles sont toutes faites, je suis résolue à périr. La mort m'est plus douce que la vie." Il me dit tout ce qu'il crut propre à me déterminer à le suivre. "J'ai, ajouta-t-il, une grâce à vous demander, c'est de taire votre nom, il suffit seul pour nous conduire à la guillotine, vous et moi, car il est défendu, sous peine de mort, de sauver des ci-devant. Je vous donnerai un nom par écrit." Il paraissait décidé à tout sacrifier pour me sauver. Je lui fis entendre que la seule crainte de m'exposer entre les mains de quelqu'un que je ne connaissais pas suffisait pour m'empêcher de sortir. Il comprit ce que je voulais dire. Il en parut touché et m'assura de la droiture de son coeur d'une manière propre à dissiper toutes mes craintes. Je ne pus cependant prendre sur moi de lui donner une parole. J'étais incapable de prendre un parti. Je ne pouvais me décider à abandonner ma mère dans un moment si cruel. Il reprit qu'il reviendrait le lendemain. "C'est inutile", répondis-je.

     Ma soeur arriva avec ma jeune parente. Il me donna un nom par écrit. Il en donna un, je ne sais à laquelle des deux. Il me quitta. Elles le suivirent. Je fus reprendre ma place près de ma mère. Qui pourrait se faire une juste idée de ce qui se passait dans mon âme ? Mon coeur était déchiré de la plus vive douleur. Il l'est encore autant en ce moment. Je n'ai ni le courage, ni la force d'achever.

          Je ne savais que faire. Que dire à ma mère ? Je ne pouvais lui rapporter la conversation que je venais d'avoir. Encore moins pouvais-je la quitter. Je me mettais à sa place, seule, abandonnée de ses enfants. "Ah ! ah ! disais-je quel coup cruel ? Qu'il doit lui être sensible ! Non, non, jamais je ne la laisserai, puisque, c'est moi qui suis en partie la cause qu'elle est ici."

     Après mille réflexions, toutes plus tristes les uns que les autres, je pris le parti d'aller en conférer avec ma soeur. Quelle est ma surprise de voir avec elle le citoyen qui m'avait parlé et que je croyais parti ! Je m'approche d'eux sans rien dire. De suite, il dit : "Je vais en emmener une. Venez-vous ?" me dit-il. L'une dit : "Pourquoi pas les deux ?" "Venez donc promptement, car il y a longtemps que je suis ici. L'on pourrait me dire quelque chose." Ma jeune parente me prit par le bras ; sans que j'eusse le temps de faire aucune réflexion et sans penser à toutes celles que j'avais faites, ni à la résolution que j'avais prise (tant il est vrai qu'il faut être à l'occasion pour savoir ce que l'on fera), je sortis.

     Je m'en fus sans faire mes adieux à ma tendre mère, que je laissais déchirée de douleur, couchée sur un peu de paille. Non, jamais je ne m'en consolerai. Si j'avais fait la moindre démarche, je m'en repentirais toute ma vie, mais je l'ai évitée tant que j'ai pu. J'aurais été contre les décrets de la Providence. Je ne l'ai pas fait.

     Le citoyen nous mena au Comité militaire, qui était dans la cour. Les membres présents me demandèrent mon nom. Je leur dis celui qu'il m'avait donné. Mon âge ? 14 ans, âge au-dessus duquel il était dfendu d'épargner qui que ce soit. Ils me demandèrent le nom de ma mère. Je ne m'y attendais pas, mon sauveur pas plus que moi. Il me regarda, craignant que je n'hésitasse (il me l'a dit depuis). Le nom de ma nourrice se présenta à ma mémoire, je le donnai. Mêmes questions furent posées à ma parente. Nous sortîmes de suite, au milieu des gardes, qui ne nous dirent rien.

     C'est le 18 janvier 1794 que je sortis du tombeau comme un nouveau Lazare."

     

    Julie Goguet de Boishéraud, survivante de l'enfer nantais....


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