• Barruel et Rousseau....

     

     

    Note sur le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau

     

     

    Je n’ai pas cru devoir interrompre le cours de ce traité pour réfuter les erreurs dont le philosophe Génevois a fait la base de son fameux Contrat Social. Si quelques-uns de mes lecteurs avoient encore besoin de cette réfutation, on peut la leur fournir en peu de mots.

    Tout le système de Jean-Jacques porte sur trois erreurs fondamentales. La première est dans la manière même dont il pose son grand problème. Voici ses expressions mêmes, livre premier, chapitre 6.

    « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Tel est continue Jean-Jacques, le problème fondamental dont le Contrat Social donne la solution ».

    Si notre philosophe, en posant ainsi son problème, a voulu le rendre applicable à tout contrat social, il a confondu l’objet essentiel de ce contrat avec la manière de le remplir. Cet objet sans doute est la protection de chaque citoyen par la force commune ; cet objet est le salut du peuple. Mais ce peuple en se réunissant, ne veut-il son salut qu’à condition que chacun en s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ? Il peut bien se trouver un fou qui aimera mieux périr dans la rivière, en n’obéissant qu’à lui-même, que se sauver, en faisant la volonté d’un autre ; mais assurément tous les citoyens n’ont pas cette folie. Ce que veut le peuple, c’est son salut ; il le veut absolument et nécessairement. Mais ce salut, qu’il le trouve en faisant sa volonté, ou bien en obéissant à une autre volonté, cela tient aux moyens, et non pas à l’objet essentiel de la société ; et certainement ces moyens comparés à l’objet même sont forts indifférens. Sauvez le peuple, et faites son bonheur ; voilà ce qu’il demande dans tout Contrat Social ; mais le laisser périr plutôt que le sauver par des loix qu’aurait faites un sénat, qu’auroit faites un monarque, et auxquelles le peuple ne feroit qu’obéir ! c’est une absurdité qui jamais n’entra dans la tête du peuple. Elle nen devient pas plus raisonnable pour avoir passé par la cervelle d’un philosophe. C’est pourtant sur cette  absurdité que porte tout le Contrat Social du Génevois. Il veut bien que chacun trouve son salut par le pacte social ; mais il faut que chacun y trouve son salut en n’obéissant qu’à lui-même ; s’il s’agit de le faire en obéissant à un autre, plus de salut, et plus de pacte social ; il faut aller errer de nouveau dans les bois avec les ours et avec les loups.

    Comment un ouvrage qui porte tout entier sur cette absurdité, puisque c’est là son problème fondamental, a-t-il pu éblouir tant de lecteurs ? Je l’expliquerois bien ; mais il faudroit dire aux uns : vous lisez avec si peu de réflexion, que vous êtes très faciles à tromper ; et aux autres : vous lisez avec de si mauvaises intentions, que vous seriez fâché de n’être pas trompés. Vous n’aviez qu’à arrêter Jean-Jacques sur l’énoncé même de son problème ; vous n’aviez qu’à lui montrer dans cet énoncé la plus fausse et la plus absurde des suppositions ; et tout son système se trouvoit réfuté, et son Contrat Social n’étoit qu’une chimère.

    Sans doute, s’il n’y a ni salut ni contrat social qu’autant que chacun n’obéira qu’à lui-même, la loi ne peut plus être que l’expression de la volonté générale, puisque celui qui n’auroit pas voulu la loi, n’obéiroit plus à lui-même en obéissant à la loi ; mais  contentez-vous de définir la loi : ce qui est prescrit à tous par l’autorité légitime pour le salut de tous ; aurez-vous besoin alors de cette expression de la volonté générale pour trouver la loi ? Voilà comme une erreur coule d’une autre erreur ; comme cette définition de la loi, de la volonté générale, dérive uniquement de la fausse supposition insérée par notre philosophe dans son problème fondamental ; de cette absurde supposition, que l’objet du Contrat Social n’est pas simplement la salut du peuple, mais ce salut opéré en suivant la volonté du peuple, et par des moyens uniquement dicté par le peuple, et qui plus est, par chaque individu. Car il est évident que si par le contrat social chacun n’est obligé d’obéir qu’à lui-même, il n’y a plus de loi pour celui qui ne l’a pas consentie, et qui ne la veut pas. Il n’y a plus de majorité qui l’emporte sur la minorité, ni sur l’individu ; puisqu’en obéissant à une loi de la majorité, contre sa propre volonté, l’individu évidemment ne s’obéirait plus à lui-même ; puisqu’évidemment encore cet individu obligé d’adhérer à la loi de la majorité ne resteroit plus aussi libre qu’auparavant, c’est-à-dire qu’avant le Contrat Social. Voilà le plus absurde des veto, le veto Polonois, conséquence directe et immédiate du Contrat Social de notre philosophe. Pour que la loi existe, il faut, ou massacre l’individu opposant, ou bien qu’il renonce à la société. Car tant qu’il en seroit membre, il n’obéirait plus à lui-même en obéissant à la loi ; le contrat social seroit rompu.

    Voyez encore comment une autre erreur emmène une autre erreur dans ce fameux contrat social.

    L’absurde supposition qu’il n’y a point de salut du peuple à chercher, et qu’il faut renoncer au contrat social dès que quelqu’un doit obéir à un autre que soi, conduit à cette fausse définition de la loi qui en fait essentiellement l’expression de la volonté générale ; cette seconde erreur ne laisse voir à Jean-Jacques d’autre souverain que le peuple. Arrêtez le philosophe dès-l’instant où il pose son problème ; faites lui voir que tout est dit quand le peuple est heureux et sauvé ; que fort peu importe qu’il le soit en s’obéissant à lui-même ou bien en obéissant à un autre ; faites-lui voir qu’il peut en être d’un peuple comme d’une famille, qui n’en est pas moins heureuse quoiqu’elle ne le soit qu’en obéissant à son chef ; n’allez pas même chercher s’il est possible que des millions d’individus fassent un peuple heureux, en n’obéissant qu’à eux-mêmes ; il suffira que le peuple puisse trouver son bonheur sous les loix d’un conseil ou d’un monarque, pour que la loi ne soit plus essentiellement l’expression de la volonté générale. Cette seconde erreur détruite, vous en avez détruit une troisième, celle de la souveraineté essentiellement existante dans le peuple ; puisqu’on vous  le dit essentiellement souverain, parce qu’on lui attribue, comme essentiel, le droit de faire la loi et n’obéir qu’à lui-même.

    Remarquez même qu’il y a ici un cercle vicieux ; car si vous demandez pourquoi le peuple est souverain, on vous dira : parce qu’il a seul le droit de faire la loi. Demandez ensuite pourquoi il a seul droit de faire la loi, on vous dira : parce qu’il est seul souverain. Tout cela va se fondre dans cette première supposition, que par le contrat social chacun s’unit à tous pour être heureux, mais pour ne l’être qu’en obéissant à lui-même. C’étoit-là ce qu’il fallait commencer par démontrer ; mais chercher à le démontrer, c’étoit courir le grand risque de faire observer que tout le Contrat Social portoit sur cette supposition. Le Génevois a mieux fait ; fort adroitement il a inséré cette supposition comme démontrée dans la position de son problème fondamental. On ne s’est pas avisé de l’arrêter dans la position même de son problème ; il est allé en avant, et on s’est trouvé embarrassé pour le réfuter.

    Ce n’est pas assurément qu’il n’y ait bien d’autres vices dans ce prétendu Contrat Social. C’en est un bien étrange que d’avoir parlé de peuple souverain, de son autorité, sans avoir seulement examiné ce que c’est que l’autorité, la souveraineté ; que de croire le peuple seul souverain, uniquement parce qu’il auroit suffrage pour les loix, comme si le devoir de veiller sur l’exécution des loix, le pouvoir et le droit de poursuivre et faire poursuivre les infracteurs, ne faisoient pas partie de la souveraineté. C’est un bien petit tour d’adresse, que de réfuter vigoureusement ceux qui mettent le droit dans la force, pour mettre soi-même l’autorité dans la multitude, comme si le nombre des bras étoit autre chose que la force.

    C’est insulter à ses lecteurs que leur donner quelques sarcasmes, quelques épigrammes sanglantes pour toute réponse à des opinions qu’on ne prend pas la peine d’approfondir ; et d’aller ensuite en avant comme si on les avoit solidement réfutées. C’est ainsi que le Génevois croit avoir tout dit contre l’autorité qui vient de Dieu, en disant que la maladie en vient aussi ; comme si les causes secondaires qui nous donnent la fièvre, suffisoient pour rendre la volonté d’un homme, supérieure à l’homme son égal ; comme si le même agent produisoit par des causes purement physiques, un objet tout moral, tel que l’autorité, comme il produit par ces causes purement physiques et secondaires, ou la fièvre, ou la pluie, et la foudre et les tempêtes. C’est ainsi encore que le Génevois croit avoir tout dit contre l’autorité dérivée dabord du droit paternel, en souriant avec mépris, et sur le roi Adam, et sur le roi Noë ; comme si l’idée la plus utile qu’on puisse donner des princes, n’étoit pas d’en faire les pères du peuple ; comme s’il étoit possible de concevoir sans une action bien expresse de la Divinité, ou Adam, ou Noë, soumis à la volonté et à l’autorité de leurs enfants. C’est une atrocité dans le Genevois, que ces objections pillées dans Bayle, pour faire regarder le christianisme comme peu favorable au vertus patriotiques ; mais c’est une ineptie en politique comme en religion, que de substituer au christianisme une religion purement civile, c’est-à-dire, une religion qui n’ayant de base que la volonté de l’homme n’inspireroit que le mépris pour elle-même, les soupçons et la méfiance contre le magistrat qui en seroit l’auteur, ou en exigeroit l’observation.

    J’aurois un livre à faire sur les erreurs de ce soi-disant Contrat Social. En voilà plus qu’il n’en faut pour montrer combien il est vicieux dans sa base et ses détails.

     

     

    Barruel

    Octobre 1791

      

     

                 Texte tiré du « Journal Ecclésiastique » d’octobre 1791, Paris, Crapart. LOC. CIT. P. 342 à 352.

    Nous publions ce texte en respectant l’orthographe du temps.

     

      

     

    RL

     Octobre 2011

     

    Barruel et Rousseau....

     Augustin Barruel

     

      

     

      

      


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  • Commentaires

    1
    Lundi 26 Mars 2012 à 20:58
    Vendée bernie

    Et l'on dit que le XVIIIè fut un siècle des 'lumières', moi je n'y vois qu'une puante obscurité et Rousseau n'est pas étranger au fait d'avoir totalement égaré et créé les pires criminels avec ses idées totalement fausses! il a vraiment ouvert l'égout de l'Humanité et elle est bien tombée dedans et le pire c'est que ça continue toujours aujourd'hui!!!!!!!!

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